Canyon Tutayoj : la grande aventure pour voir des petits hommes

Debout sur un anguleux rocher dont l’équilibre défie la gravité, Nemesios s’exprime avec l’assurance d’un tribun qui s’apprête à arranguer sa foule : « C’était un petit peuple, qui aimait le froid. Lorsque Dieu créa le soleil, la chaleur recouvrit la Terre. Ce nouveau monde, un monde fait pour les hommes, était trop chaud pour eux. Sans dire au revoir, ils se sont effacés. » Mon guide me regarde un moment, les yeux baissés avec une gêne embarassée. « Enfin c’est ce que les anciens racontent », s’excuse-t-il d’un ton devenu timide.

Je suis au canyon de Tutayoj, près de la communauté de Florida. Voilà une semaine que je suis parti de Tupiza, le petit village de Bolivie où toute cette histoire a commencé. Ma mission se termine, alors que j’écoute le Bolivien édenté d’une trentaine d’années partager un conte d’autrefois. Ses pieds sales au cuir épaissis par le port continu de la sandale sont arrimés à une pierre écarlate typique de la géologie des canyons de la région d’Esmoruco. Une semaine durant, j’ai cherché ses petites maisons rupestres qui auraient abritées une communauté de nains. Je conte à mon tour une histoire ici faite de trahisons, désespoirs, et surtout des beautés d’une région méconnue de Bolivie, sauvage et farouche, pourtant à quelques centaines de kilomètres seulement du Salar de Uyuni.

Tupiza, une ville aphone qui partage les secrets

La Bolivie touristique est principalement connue pour son spectaculaire désert de sel, pour Evo Morales, et pour… pas grandchose d’autre. Les touristes passent quelques jours dans le pays, puis détalent au Pérou ou au Chili pour poursuivre leur voyage. La Bolivie est un pays encore préservé d’une mondialisation uniformisatrice, ce qui permet aux voyageurs de se régaler de paysages incrées, de vallées vierges et de pics montagneux que les saisons colorent et décorent. Bien que l’on croise, même lors de la pandémie, quelques touristes égarés, ils sont toutefois si rares qu’une complicité de naufragés se noue instantanément, échangeant entre deux rires son étonnement : « et toi, comment as-tu fait pour arriver ici ? »

Lieu-dit Entre Rios, près de la ville de Tupiza en Bolivie

Tupiza était un lieu touristique avant la pandémie. A l’échelle bolivienne, cela signifie que l’on trouve quelque deux ou trois hostals bon marché pour étrangers, ainsi qu’une dizaine d’agences de voyage. Il ne reste qu’un établissement ouvert, cumulant ces deux fonctions.

Je suis arrivé sur un coup de tête, suivant une intuition à Uyuni, voyant que de nombreux bus et trufis (fourgonnettes de transport de passagers) se rendaient dans une ville qui m’était inconnue. L’instinct étant le seul allié qu’il me reste pour découvrir un pays où les renseignements sont compartimentés, j’ai sauté dans le transport sans réfléchir. Sur la route vers Tupiza, le paysage qui défile devant mes yeux admiratifs me convainc d’avoir fait le bon choix : des montagnes multicolores et des canyons sanguins s’offrent à mon regard incrédule. C’est avec excitation que je pose mon baluchon dans la ville d’un peu plus de vingt mille habitants, impatient d’explorer les environs, m’appartenant entièrement en cette période de pandémie : je suis le seul touriste.

Mais si la pandémie a parfois cet avantage de solitude pour le voyageur, elle a aussi ses revers : restaurants fermés, lignes de transports abandonnées, la situation sanitaire a ravagé l’économie du pays. De plus, chaque municipalité en Bolivie est autorisée à fixer ses propres mesures d’urgences, créant une confusion constante au sein de la population lorsqu’elle se rend d’une ville à une autre : elle ne sait jamais à l’avance s’il elle trouvera un couvre-feu à l’arrivée. Pour le touriste aussi, c’est la loterie : vais-je trouver une ville fantôme ou non ? Mais à vrai dire, comme personne ne sait jamais quelles sont les règles, de Sucre à Santa Cruz, en passant par Tupiza, chacun se les invente. La créativité est la soeur jumelle de la liberté.

Rentrant de mon premier repas de fortune à Tupiza, je remarque au détour d’une ruelle un magasin ouvert malgré l’heure tardive. En Bolivie, on ferme tôt en général, et il est presque vingt heure trente. Je me rends avec curiosité dans le lieu défiant les horaires traditionnels, et fais la connaissance d’Elvis, un sympathique trentenaire habitué aux étrangers. Il me raconte avoir été guide avant que le Covid-19 ne chamboule sa vie et qu’il n’ouvre une boutique pour subvenir aux besoins de sa famille. Nous apprenons à nous connaître et brisons la glace rapidement.

– Tu es venu voir quoi, exactement ?, me fait-il avec curiosité.

– Je ne sais pas. Je recherche les coins perdus.

– Alors dans ce cas, laisse-moi te parler du canyon de Tutayoj. Tu ne le trouveras pas dans les manuels, c’est un village de nains difficile d’accès, il faudrait passer par…

Je peine à me concentrer sur les explications qui suivent. A l’évocation de ces simples mots, je suis déjà conquis. Rien ne pourra m’empêcher de me rendre au canyon de Tutayoj et découvrir pourquoi mon hôte pense qu’il s’agit d’un village de nains. Les lieux qu’on ne trouve pas dans les manuels ont tendance à me mettre en état de transe.

Elvis chante les louanges du canyon alors que je cherche les villages qu’il fredonne : Florida, Rio seco, mon google maps reste muet.

– Comment est-ce que je me rends là-bas, Elvis ?

– Il faut louer un 4×4. Tu ne vas trouver ni à manger ni où dormir.

– Je me débrouillerai. Montre-moi sur une carte où ça se trouve.

Elvis possède une carte aussi précise que son souvenir du lieu. Il m’avoue ne s’être rendu au canyon qu’une fois, il y a des années, lors d’une reconnaissance pour un circuit touristique. Le village le plus proche, Florida, lui a laissé un mauvais souvenir. Il ne me décourage pas, mais je sens qu’il pense qu’en temps de pandémie, une telle expédition est impossible sans véhicule individuel. Je crois vrai l’inverse, mais mes données sont pour l’instant bien maigres : je prends congé de mon nouvel ami, et visiterai pendant quelques jours les environs de Tupiza et ses magnifiques canyons traversés par des veines obstinées gorgées de rivières.

Jusqu’à ce qu’un soir, rentrant d’une de mes explorations, mes pas me portent à nouveau au magasin d’Elvis. Il attend un groupe de personnes à qui il s’apprête à donner une classe d’anglais. Il s’essaie à une nouvelle activité, en temps de pandémie tout argent est bon à prendre.

L’un de ses amis, Edwin, entre le premier. En réalité, il sera aussi le dernier, les autres faisant faux bond. Edwin est chauffeur, et est originaire d’Esmoruco. J’entends ce nom pour la première fois, et Edwin m’explique qu’il s’agit de la capitale provinciale. Si j’arrive à me rendre à Esmoruco, il sera facile d’atteindre Florida, suggère-t-il.

– « Et comment je fais pour y aller ? », fais-je plein d’espoir à Edwin.

– « Je crois qu’il y a des bus tous les 15 jours depuis Uyuni. Mais attend, j’ai un ami qui part demain matin à Esmoruco. Peut-être qu’il pourra t’emmener. Passe chez moi en matinée, je te le présenterai. »

Le chemin semé d’embûches pour atteindre Tutayoj 

La gravité ne règne ni sur le temps ni sur les pierres en Bolivie. Les heures sont légères, les minutes évanescentes. Alors que je me suis préparé aux aurores pour rencontrer Arturo, le camionneur, je passe mon entretien d’autostoppeur à midi :

– « Tu n’as pas le Covid ? », me demande inquisitivement un homme austère et soupçonneux, un brin agité avec des mouvements secs. C’est mon meilleur ticket pour Tutayoj, aussi je me fais rassurant.

– « Pour entrer en Bolivie, j’ai dû fournir un examen négatif de Covid. Donc si je l’ai, ce sont les Boliviens qui m’en ont fait cadeau ». Je cherche à le convaincre avec un sourire rassurant.

Perte de chauffeur

Je ne me débrouille pas trop mal, ce qui fait que deux ou trois questions identiques plus tard, je suis dans son véhicule en direction d’Uyuni, avec sa mère et son père couchés dans la cabine et leurs pieds sur mes genoux. Je suis enfin en route vers Esmoruco, avec l’intention de faire un arrêt à Guadalupe, un hameau plus petit qu’Esmoruco, mais avec l’avantage de posséder au moins un hébergement, selon Elvis et Edwin. Arturo me le confirme, j’ai l’habitude de tout me faire confirmer plusieurs fois. Nous discutons pandémie, corruption et politique durant le chemin, du moins les hommes. La mère d’Arturo se tait, les femmes des campagnes parlent rarement aux étrangers.

Après quelques heures de conduite au sein du spectaculaire réseau montagneux du sud-ouest bolivien, nous arrivons à Uyuni, une ville qui ne rend pas grâce à son grandiose Salar éponyme. Je suis ici pour la seconde fois, j’ai déjà mes marques. Je ne connais pas les prix des nécessités de base de la région où je me rends, je ne sais combien de temps je vais y rester, il faut donc que je m’assure des réserves financières. Ma carte de débit a été refusée à Tupiza, aussi je demande à Arturo de m’attendre quelques instants le temps que je fasse une nouvelle tentative à Uyuni. Je trouve rapidement un distributeur automatique, et… ma carte bancaire reste coincée. Avalée sans demander son reste. Je reste abasourdi devant l’écran qui me dit d’appeler un numéro gratuit, mais à 19 heures, tout est déjà fermé.

La mort dans l’âme, perdant une belle occasion de me rapprocher rapidement de mon objectif, je fais part à Arturo de la complication. Sans grande compassion, il énonce sobrement qu’il continuera sa route et me conseille de trouver un bus pour Esmoruco, puis démarre et s’en va. Après quelques recherches – peu de personnes ont entendu parler d’Esmoruco – je trouve un bus qui part dans deux jours. Le lendemain, après avoir m’être fait remettre ma carte bancaire, je profiterai du Salar d’Uyuni à nouveau : je ne me lasse pas d’un des paysages les plus mystiques de la planète.

La cathédrale de Guadalupe

Le bus qui effectue la liaison avec Esmoruco met les voiles à 19 heures. 6 heures de trajet, arrivée estimée à 1 heure du matin. Je monte dans le bus en me demandant la raison d’un horaire aussi incommode. J’envoie un message à Arturo, arrivé depuis deux jours à Esmoruco, pour m’enquérir d’un hébergement pouvant m’accueillir à 1 heure. Il me conseille de descendre à Guadalupe plutôt comme précédemment prévu, et de contacter un dénommé Mario. Ce que je fais immédiatement, puis m’endors bercé par les soubresauts du bus sur la route boueuse et cailleuse.

Quelques heures plus tard, je me réveille soudainement, avec inquiétude : le bus manœuvre avec difficulté, et je passe des yeux inquiets par la fenêtre. J’ai la phobie des bus en montagne, je m’imagine toujours sombrer dans un précipice en raison d’un  de route détaché. J’effectue ces trajets dans des véhicules qui étaient déjà vieux à l’ère soviétique depuis deux ans, sans parvenir à vaincre mes terreurs. Mon coup d’œil me rassure, nous somme en rase campagne, seulement embourbés, il est minuit. Je suis encore loin de Guadalupe, nous n’avons pas beaucoup avancé : les autres passagers se plaignent de l’inexpérience du chauffeur. Alors que les manoeuvres pour extraire la boue des roues prend des airs comiques avec une dizaines d’experts autoproclamés fournissant au conducteur des avis contradictoires, je sors quelques instants observer la Voie Lactée. Elle est d’une clarté inouïe, qu’un croissant de lune vermeille arrogant cherche à s’approprier. Le spectacle s’achève avec la victoire prévisible du petit mais lumineux satellite, je regagne alors mon siège, bien décidé à reprendre mon repos là où je l’avais laissé. Je rêve de combats astraux jusqu’à trois heures du matin, lorsque le chauffeur tire les passagers de leurs songes célestes en annonçant que nous joindrons notre destination avec du retard, étant dans l’imcapacité de continuer à conduire dans l’obscurité nocturne. Je suis pour ma part satisfait d’arriver avec l’astre solaire, car trouver où dormir à Guadalupe sera facilité par la lumière du jour.

Il est neuf heures lorsque le bus pénètre le village qui doit abriter une quinzaine de familles. Guadalupe est entouré de somptueuses montagnes que le lever du jour transforme en arc-en-ciel serpentin. Je reste estomaqué par la beauté du site, et ne remarque même pas qu’un homme me fait signe. Il s’agit de Mario, il n’a dormi que d’un oeil depuis 2 heures du matin, à l’affût de mon arrivée.

Les présentations faites, il me conduit dans l’unique hébergement du patelin, qui se trouve être au coin de la ruelle. Tout est au coin de la ruelle dans un hameau. Mon logeur se nomme Cirilo, et il m’offre une chambre bien commode. Elle contient l’un des plus grands raffinements jamais inventé par l’homme, la douche chaude.

J’interroge Mario et Cirilo sur la meilleure manière de rejoindre Florida. Ils sont perplexes : pourquoi est-ce que je veux aller aussi loin ? J’explique que je suis à la recherche d’un village de nains. Ils affichent des mines encore plus perplexes, mais m’assurent que s’ils entendent parler d’un camion ou une voiture s’y rendant, ils m’avertiront de l’opportunité éventuelle. Mario s’engage à m’emmener à la Ciudad de Roma (Cité de Rome) le lendemain, un complexe géologique impressionnant me garantit-il. Personne ne semblant plus se préoccuper de moi, je me mets en route pour étudier les environs. Une caverne au-dessus du village a attiré mon attention, je traverse pieds nus un large cours d’eau puis escalade quelques rochers friables pour y parvenir. Je découvre dans les hauteurs de la grotte une peinture rupestre, dont l’interprétation reste hasardeuse bien que je pense à la dualité andine. Mais nous sommes loin des Andes et il s’agit peut-être simplement d’un adolescent qui s’est adonné à des expérimentations picturales. Les nuages se sont amoncelés durant mes recherches ; Mario m’avait prévenu que l’après-midi les pluies sont fréquentes. Je quitte la cave et m’en retourne chez Cirilo prendre du repos, écoutant les cieux pleurer, qui poursuivront leur misère jusqu’à une heure avancée de la nuit.

J’ai rendez-vous avec Mario tôt la matinée suivant. Je veux voir la Cidudad de Roma avec les rayons obliques du lever de soleil, je pressens que le spectacle sera de toute beauté. Il m’y emmène à moto, et sur le trajet je contemple les nuages quitter des vallées invisibles où pourraient bien vivre des dinosaures oubliés, et se faufiler entre les zébrures des falaises pour décolorer  le bleu immaculé céleste. Nous nous rapprochons d’un lieu fascinant, les nuages s’écartent et je sors mon appareil photo pour immortaliser le tableau. Des champs de menhirs sculptées chantent à l’unisson un cantique pour des frères coincés dans les nues, comme si des stalagmites demandaient à des stalactites de les rejoindre.

La géologie de la région du Sur Lípez dans toute sa splendeur. Ici, Ciudad de Roma

Je passe la journée à visiter la région, et Mario se révèle un hôte sympathique et bavard. Il n’est pas habitué aux étrangers, car il est mineur dans des gisements communautaires d’or et d’argent. Il m’avoue avoir voté pour le MAS, le parti d’Evo Morales. Il votera à nouveau pour ce parti : c’est le seul à s’être inquiété des communautés rurales, les « oubliés de la Bolivie ».

Il regrette de ne pouvoir me mener à Flordia, il n’a trouvé personne qui puisse m’aider. Il me met en garde sur la difficulté pour me rendre jusqu’au coeur de la région, qui n’a rien de touristique.

– « Le plus simple serait de t’acheter un 4×4 », termine-t-il.

– « Non, le plus simple est de trouver un 4×4 qui part à Flordia. Je veux me déplaver et vivre comme les gens d’ici.

– Alors vend de la blanche ou lance-toi dans le trafic de voitures avec l’Argentine ! », explose-t-il de rire, faisant référence à la cocaïne.

A mon retour à Guadalupe, je rencontre un jeune motard passablement éméché, Ruben Fafa. Il vient d’acheter une moto à Oruro, et rentre à Flordia avec son frère, assis à l’arrière de l’engin. Je lui conseille de passer la nuit à Guadalupe avant de prendre la route, c’est plus sûr dans son état. Visiblement supris de voir un touriste isolé, il me jure à plusieurs reprises qu’il s’occupera bien de moi lorsque je me rendrai à Florida. Il connaît bien le canyon Tutayoj. Je ne sais pas si je pourrai lui faire confiance, mais il est utile d’avoir des noms à fournir lorsqu’on arrive dans un lieu inconnu.

Florida, terra incognita

Je passe une nuit tranquille, confiant que je finirai par trouver un compagnon de route pour atteindre l’insaisissable Florida. Lassé par mes échecs à Guadalupe, je fais de l’autostop pour Esmoruco, une communauté plus nombreuse. Un pick-up s’arrête pour me prendre, je m’assieds dans l’espace arrière à l’air libre, et échaffaude un plan. Je ne peux pas arriver au milieu du village et alpaguer les passants comme si je cherchais à recruter des saisonniers pour travailler aux champs. Cela me sembe si absurde que j’en ris. Une fois à Esmoruco, c’est pourtant ce que je vais faire.

Enfin, presque. Dans les faits, je me rends à la place d’armes (le centre), et m’offre des mets de rue vendus par quelques dames âgées. L’une d’entre-elles panique et fuit pour éviter que je ne la contamine. Je parle quelques instants avec sa comparse, moins impressionnable, qui me révèle ne pas connaître de villageois se rendant à Florida dans l’immédiat. Je reste quelques temps à parler avec les passants, croise même Arturo qui travaille sous le soleil de plomb, mais personne n’est en mesure de m’être utile. Après un certain temps passé à faire les cent pas autour de la petite place, je remarque avec étonnement qu’un restaurant existe et de plus est ouvert, contrairement aux affirmations d’Arturo et d’Edwin ; c’est un endroit idéal pour enquêter, les langues se délient plus facilement dans une taverne. Je m’empresse de tenter ma chance.

Peu de temps après m’être assis, un vieil homme vif comme le sont ces vieux villageois autoritaires, habité par l’assurance de celui qui connaît toutes les histoires de sa région, entre dans l’établissement et m’apostrophe aussitôt :

– « T’es qui, toi ? », fait-il du ton de celui à qui on ne refuse jamais rien.

– Je pense que je ne suis pas du coin.

– Tu viens d’où ? T’es pas malade au moins ? »

Cette question me sera reposée plusieurs fois. Puis de nouvelles fois encore. Ce drôle de bonhomme s’avère être le maire du village d’Esmoruco, Don Angel. Il est du parti du MAS, et tout le bistrot rit d’une seule voix lorsque je lui dis que j’aurais été étonné du contraire. Le hasard veut que Don Angel se rende précisement le lendemain à Florida : je fais tout pour qu’il me fasse confiance, et dépasse sa suspicion naturelle à mon égard. Il finit par accepter de m’emmener à Florida, la chance semble me sourire à nouveau. Je retourne en autostop à Guadalupe, le sentiment du devoir accompli. Une nuit de repos plus tard, je retourne au lieu de rendez-vous convenu. Avec à peine trois heures de retard sur l’horaire prévu, nous mettons les voiles et démarrons une tournée électorale devant se poursuivre jusqu’à Florida.

Sir le trajet, Don Angel est un homme volubile. Il parle malgré tout avec un certain savoir du néant, et fait preuve d’une curiosité superficielle à mon égard. Nous parlons beaucoup ensemble du vide. Il est toutefois une aide inespérée pour rejoindre l’objet de mes obsessions, aussi je me plie à ses habitudes. Lorsque je demande à sa collaboratrice si les gens du coin sont machos, le maire la coupe sans ménagement en lâchant un « bien sûr que non, Jorge! » (il oublie constamment mon prénom, en plus du respect dû à sa collaboratrice). Mon interrogation a été satisfaite.

Nous traversons plusieurs hameaux où Don Angel fait signer quelques menus papiers administratifs aux autorités des communités, et prend des airs de conspirateurs lorsqu’il leur demande de soutenir l’un de ses amis qui brigue un poste à la mairie d’Esmoruco. Il rit beaucoup avec ses administrés, et je ris parfois avec eux posant quelques questions imbéciles pour faire connaissance – « je n’ai pas vu beaucoup de touristes » – comme si une telle question était sensée lors d’une pandémie. Le long de la route, mon hôte s’improvise guide et me clame avec beaucoup d’orgueil que Daniel Chappuis lui avait dit autrefois qu’il était assis sur une montagne d’or inexploitée : le tourisme. C’est déjà la seconde fois que ce nom sonne le carillon de mes oreilles. Cirilo m’avait dévoilé qu’un Suisse visitait la région chaque année, et qu’il est à l’origine des noms étrangers apposés aux montagnes, tel que la Ciudad de Roma.

Le canyon de Tutayoj

Nous arrivons à Florida, hameau abritant une quinzaine de familles, ainsi que de Jaime, un ingénieur indépendant de Potosí, son fils, et Feliza, une consultant de La Paz chargée du transfert de connaissances et autonomisation de la population. Jaime est un hispanodescendant qui s’agite dans tous les sens sans plan apparant, et Feliza une femme petite et ronde, calme et souriante. Jaime est responsable de construire un approvisionnement en eau potable, et Feliza de s’assurer que la population soit capable de se débrouiller seule en cas de problème avec le système. Et je le comprends à mon arrivé que Don Angel est venu pour baptiser le projet.

Mon objectif est à présent à portée de main. Je m’active et me détache de mon groupe dont l’utilité a fait son temps et interroge quelques locaux éparpillés sur le canyon de Tutayoj. Les réponses sont vagues : c’est à 10 kilomètres. Dans quelle direction aller, quel embranchement suivre tout est flou. Je me mets en quête d’une personne disposée à me guider sur place, car les dessins que l’on me trace rapidement sur le sable ne me sont guère utiles. Je fais face à un refus généralisé, où tout le monde semble vouloir accompagner le maire à un château d’eau pas très loin. Je me mets alors à la recherche de Ruben Fafa, le jeune alcoolique rencontré à Guadalupe deux jours auparavant. Je ne le trouve pas, et quelques membres de la communauté me demandent d’attendre, que certains vont revenir « plus tard ». Si je me fiais aux « plus tard » en Amérique Latine, je passerais mon temps sur un hamac à siroter des jus de fruits. Impulsivement, je décide de partir explorer le canyon que l’on m’a indiqué en face du village. Je passe un mont qui m’en cache la vue, et… je découvre un espace qui s’offre à moi à perte de vue. Une sensation d’ivresse me fait tourner la tête, je suis dans mon canyon, un canyon rien qu’à moi.

Le paysage est désertique, la terre jaunâtre se craquèle sous mes pieds comme un fruit spongieux à coquille dure, et l’espace multicolore bigarre mes rétines alors que je m’aventure sur le lit asséché du canyon. Un boulevard entouré de part en part de rampes de billards, je suis la boule têtue qui tente de gagner le jeu toute seule. J’hésite quelques instants à revenir au village, par couardise. Je fais taire mes craintes devant l’immensité, un cosmonaute me mépriserait abondemment. Je m’avance résolument en direction du canyon aux milles canyons. Advienne que pourra.

Le soleil est aussi intense à Florida que la pluie à Guadalupe. Des embranchements attisent régulièrement ma curiosité alors que je m’enfonce dans le dédale, mais je refuse de m’y aventurer car un villageois m’a parlé d’une dizaine de kilomètres. Je ne prends pas cette distance pour argent comptant, mais j’estime à 2 ou 3 heures de marche avant de chercher l’entrée du canyon « obscur ». Un pas après l’autre, je contemple le paysage : le décor est digne du meilleur western, à ceci près que des llamas font un festin sur des arbres semblables aux acacias éternels. J’aurais apprécié avoir un cheval, car je navigue à vue. Ma boussole consiste en une photo de l’entrée du canyon envoyée il y a quelques jours par Elvis. Elle semble avoir été prise lors d’une saison différente, et ressemble à toutes les entrées de canyons. Il y a des dizaines d’embranchements, je m’approche parfois de certains, reviens sur mes pas, contrarié. Je poursuit mon périple, obstiné, traversant des huttes de pierre abandonnées et effrayant quelques oiseaux que je ne reconnais pas. Alors que le soleil n’éclaire que par l’oblique, je parviens à l’une des naissances principales du canyon. Un énorme rocher prévient mes velléité de vouloir aller plus loin, et je n’imagine pas « mon canyon » être derrière ça. Je décide de rebrousser chemin, il me reste 2h30 de marche selon mes calculs. Ma vague soupe de riz à l’eau a déjà été digérée, la faim m’exhorte à retourner au hameau. Croyant que j’allais accomplir l’impossible, mes pas exhalent le dépit, mais le menton est relevé pour admirer l’extraordinaire nature qui m’accueille. Je marche plus vite que prévu, et parvient à Florida aux alentours des 19 heures.

Je m’attends à être accueillis en héros, l’étranger qui à peine arrivé s’en va à l’assaut de l’interminable canyon, mais c’est à peine si on me jette un regard. Les villageois s’apprêtent à participer à une assemblée municipale, ils sont calmes et concentrés. Je m’assieds sur un banc dans ce qui leur sert de salle de réunion, les murs décrépis retrouvent une nouvelle jeunesse au fur et à mesure que le soleil se fait oublier. J’observe les villageois, ils sont nombreux à afficher un visage asymétrique, peinent à articuler, et parfois même à marcher. Vu la taille de la communauté, je suspecte que la malnutrition et la consanguinité ne sont pas étrangères aux difformités que je discerne. 

La réunion villageoise débute, et s’avère d’un ennui flaubertien. Le maire et ses collaborateurs, ainsi que l’ingénieur, parlent interminablement du projet d’eau potable avec un formalisme risible (on appelle le maire « honorable », un licencié universitaire est dénommé « licenciado »). Je suis décontenancé devant tant de palabres ampoulées, la fatigue me rend impatient et irritable. Je pars chercher de quoi remplir mon estomac, et trouve un plat qui m’a été préparé, du choclo (maïs) avec des os où sont accrochés une fine bande immâchable de viande sentant les intestins faisandés. Je mange le maïs et donne les os aux chiens, je n’ai presque rien mangé de la journée. Mais il faut me préoccuper d’un autre besoin essentiel, trouver un hébergement pour la nuit. Questionnant quelques femmes autour de moi au sujet d’un logement, des refus agacés et nonchalants me sont offerts pour toute réponse. Les femmes semblent décider de tout ici, de la nourriture à l’hébergement. J’insiste. Non, me fait-on à nouveau. J’essaie de sourire, d’apparaître poli et endurant malgré mon état vaseux. L’une d’entre elle finit par accepter, sans que je sache qui exactement , la nuit est tombé et efface totalement murs comme visages.

Je retourne avec les hommes dans la salle communale, une ou deux femmes présentes écoutent mais n’interviennent pas. La soirée avance et les hommes du village s’enivrent plus que de raison. L’ambiance est beauf, on me fait boire au tuyau d’une fontaine déguisée en femme qui pisse. Je ris, j’essaie de me faire accepter, mais je sens que la chose est difficile. Je parle avec le maire, lourdement alcoolisé, mais les discussions ressemblent à un os sans viande. J’essaie d’ajouter de la chair, et le maire m’avoue être persuadé que les Européens sont plus intelligents. Ce complexe d’infériorité, rencontré parfois dans les pays du Tiers-Monde mais très fréquemment en Bolivie, je ne m’y attendais pas de la part d’un maire. Mais que sais-je de son enfance et du monde dans lequel il a été éduqué. Même aujourd’hui, ses interactions avec la complexité sont limitées.

Je prends congé de lui, et cherche une femme arborant un pull rouge éclatant reflétant la lumière nocturne. Elle était aux côtés de celle qui avait accepté de m’héberger et dont je n’ai plus le souvenir. Son pull qui brille la nuit, je m’en souviens, par contre. Je la déniche entourée de quelques poivrots, et consent à m’aider à trouver mon hôtesse. Nous la trouvons au-dehors, et elle accepte de mauvais gré de me mener à mon lit. Je pénètre dans une maison qui possède 4 chambres inoccupées, et je m’effondre sur mon lit sans même une pensée pour les refus répétés de m’héberger motivés par un manque de place. Je m’apprête à rejoindre le pays des songes en espérant que le lendemain sera fructueux. Il n’y a que ça qui compte.

Je me réveille avec énergie et une forte envie de café. Le maire est parti tôt dans la matinée, et je suis dorénavant isolé dans un hameau solitaire où personne ne me parle spontanément. Les enfants se cachent lors de mon passage, les vieux me vouent aux gémonies, le solde semble m’ignorer avec une superbe indifférence. Je prends un café à l’eau froide de la fontaine qui hier était une femme déguisée. Je traîne avec moi quelques grammes de café emballés dans plusieurs mouchoirs protecteurs. J’aurais dû transporter de la nourriture plutôt, mais je n’avais pas prévu ce type de difficulté. Je me mets en quête d’un être pouvant m’emmener au Tutayoj, mais les têtes se tournent, les yeux prennent l’aspect vitreux de celui qui ne comprend pas. Personne ne se préoccupe de mon existance, et je me sens isolé. Lorsque le maire était à mes côtés, on me montrait un peu de politesse, mais déjà aucune empathie. J’ai l’habitude de la dureté de l’Amérique Latine, mais il y a là quelque chose d’inhumain, une méfiance des origines.

Alors que je fais du porte-à-porte, je tombe sur Ruben, les yeux bouffis d’alcool, les pupilles noyées dans les restes nocturnes éthiliques. J’insiste lourdement pour qu’il me conduise au canyon Tutayoj, après lui avoir rappelé ses engagements précédents. Il finit par céder, son 4×4 démarre, je commence à me détendre, peut-être que cette après-midi je pourrai quitter le pénible village. On roule sur les plaines de sables sur lesquelles je déambulais hier. J’accueille avec reconnaissance la possibilité de me rendre en véhicule au canyon, mes pieds me sont gonflés et je suis affamé.

Une dizaine de minutes après avoir pénétré dans le canyon, Ruben bondit hors de la voiture pour vomir des excuses d’alcoolo et expliquant qu’il ne peux pas me transporter au canyon : son foie le fait souffrir, sa tête cogne, il s’en veut mais il n’ira pas plus loin. Il parle à toute vitesse et je ne saisis pas la moitié de ses complaintes. Je lui dis de ne pas s’en faire et de m’expliquer avec précision comment me rendre à Tutayoj. Il fait quelques dessins sur le sol, puis prend la fuite.

La journée sera être longue, il est à peine 8h30. Je vais explorer, suivant les indications fragmentaires de Ruben, deux embranchements du canyon principal. Les paysages sont somptueux, je me cogne et saigne en escaladant les passages bloqués par des rochers, m’enfonce dans des sables mouvants de la région rocailleuse. Je m’élève à des hauteurs où des pics gris indiquent les étoiles cachées de la voûte. Des centaines de ces doigts dressés me montrent le ciel, certains d’entre eux parfois coiffés d’un roc rond destiné peut-être à calmer leurs ambitions de grandeur.

L’exploration me fait découvrir une nature intacte, souvent stérile, qui offre de puissantes émotions. Elle refuse de me dévoiler le canyon tant recherché toutefois, et après une longue et fatiguante journée, je décide de rentrer par un chemin maintenant familier, profitant du paysage jusqu’à Florida.

Je parviens affamé et éreinté au village. Mon dos me fait souffrir, je me rends en premier dans la salle communale pour m’étendre. Quelques personnes hantent le lieu en continuant à boire, dont Ruben qui était trop malade ce matin pour m’amener au canyon. Ils n’ont pas cessé de boire depuis la fête d’hier au soir. Exténué, je m’écroule sur un banc souhaitant seulement un peu calme. Un homme, qui ressemble au fils de sa sœur et bavant un peu, s’approche pour m’offrir à boire. Je refuse. Il insiste. Mon épuisement prend le dessus, je me lève et lui demande déguerpir. Le ton s’envenime, je pense à le frapper pour compenser mes malheurs en série. La frustration monte en moi tel un venin et je veux mordre à la façon d’une vipère, je sors pour me calmer à la place. L’homme issu d’un croisement endogamique aussi, m’insultant avec la véhémence de son alcoolémie. Je l’observe un instant, pesant les conséquences d’une bagarre avec lui. Je risque de me mettre à dos le village. Mais le frapper me semble une idée exquise. Je songe à mes poings écrasant ses traits mesquins, faisant sortir du sang plutôt que de la bave de son orifice buccal – ou anal, je ne sais pas différencier la bouche du cul de cet homme.

Mais Ruben s’interpose, il est assis dans sa voiture et me fais des signes que je peine à interpréter. Je m’approche de lui sans plus prêter attention au Saccorhytus coronarius maximus. Je demande à Ruben s’il n’aurait pas à manger mais il ne prête pas attention à mes prières. Il a le visage vitreux et les yeux absents, tout son corps m’indique qu’il n’est plus capable de m’écouter. J’en ai ma claque des soulards. Je décide de le laisser là et de regagner ma chambre, et entend Ruben s’emporter avec les poivrots. Après quelques instants, il me rattrape en courant et me supplie de retourner à la salle communale pour confirmer aux piliers de bars que lui, Ruben, est honnête et ne gagne pas d’argent avec moi. Je suis abasourdi. Je veux me reposer, manger, pas participer à des rivalités familiales incongrues. Je lui signifie mon refus, et le jeune pochard pleure avec abondance. Je ne sais comment gérer ses larmes, aussi je m’assieds sur un monticule de poussière et l’écoute avec patience m’expliquer, interrompant avec des hoquets ses sanglots enfantins, que les gens du village sont mauvais avec lui, et qu’on lui a tiré une balle l’année dernière sur la mâchoire (il me montre une cicatrice) parce qu’il avait amené un touriste au village. Je tente de consoler l’ivrogne qui, le matin même m’avait affirmé souffrir du foie et qui, après m’avoir assuré qu’il allait se reposer, a poursuivi sa picole. Malgré sa trahison, ses mensonges à répétition, je fais preuve d’empathie, lui conseille de quitter le village s’il est en danger. Il m’assure qu’il ne m’oubliera jamais et me promet de m’amener au canyon le lendemain. Naïf, je le crois.

Il me laisse enfin seul et retourne à ma maison vide. J’aperçois Felizia, la consultante, dans une maison voisine de la mienne. Elle jette les eaux usées d’une casserole dans une fontaine, elle a des habitudes de citadines. Je tente de rester digne malgré mon corps tordu par la faim, et mendies dignement solennellement un petit quelque chose à manger. Elle me souffle avec gentillesse posséder des nouilles chinoises instantanées en stock (je tressaille de bonheur), car elle connaît la prédisposition du village à ne rien partager. Nous bavardons un long moment, elle m’est très sympathique. Je découvre qu’elle ne rêve que d’une chose, c’est de quitter ce village et retourner à La Paz. Elle compte littéralement les heures. Je prends congé d’elle et, après un repos, retourne au local communal à la recherche d’un guide. Je n’ai pas abandonné mon obsession. Dans le hall, de nouvelles ombres ont remplacé les spectres de l’après-midi, et ont repris avec passion le jeu de leurs prédécesseurs  : oublier sa condition humaine et la noyer avec du vin bon marché. Jorge l’ingénieur titube, et je me fatigue de ce gens qui n’ont rien de mieux à faire que de vivre de l’alambic. Je regagne une fois encore ma couche, tourmenté par le fait de ne trouver personnene pouvant ou ne voulant me guider à Tutayoj. J’ai toutefois appris à me poser les questions au moment où l’on peut agir : demain, je chercherai un nouveau moyen d’attendre le canyon obscur. En cette soirée, ma seule option consiste à dormir. Je la saisis avec délectation et ne me réveille que dix heures plus tard.

Il n’est pas encore 7 heures et je tourne déjà comme une mouche autour de Florida pour trouver un guide. Je tente bien d’aller voir Ruben pour lui faire tenir sa promesse, mais il me rembarre sans ciller, affirmant qu’il ne s’en souvient plus. Je garde ma colère pour une future bagarre avec un ivrogne de village, et lui demande calmement de m’aider au moins à dégoter un Floridien qui le pourra : il a des choses à faire, objecte-t-il, il n’a pas de temps à m’accorder.

Sans mot ni regard, je lui tourne le dos. Ce village a eu raison de moi, j’abandonne. J’ai peut-être surestimé mes capacités, ma chance et mon obstination, il me faut redescendre sur terre. Je vais chercher mes quelques affaires, déterminé à aller à Rio Seco, une communauté beaucoup plus grande (le double de familles de Florida au bas mot), prendre du repos et des repas chauds avant de m’enquérir d’une personne pour m’emmener à Tutayoj. Mes chances seront minces, le départ pour le canyon se ferait d’un lieu plus éloigné. J’ai le moral du héros grec qui a visé trop haut, destiné à être puni pour son hubris démesurée. Alors que je m’extrais avec déception du village de Florida, je juge ma mission échouée.

Je ne connais pas la distance exacte qui me sépare de Rio Seco, mais je marche aussi vite que je le peux. Il doit y avoir une quinzaine de kilomètres à vol d’oiseau, donc une trentaine en suivant la route. J’ai de l’eau, aucune voiture à l’horizon, et je cherche à tirer un enseignement de mon échec. Mes pas sont rapides, je profite de la fraicheur matinale, lorsque je remarque un 4×4 garé devant une série de bâtisses très modestes. Construites en terre, elles ne semblent pas habitées. J’hésite : je suis dans les hauteurs de Florida, je vois encore le hameau au loin. Qui loge ici ? Et accepterait-il de me mener au canyon, pour autant qu’il le connaisse ?

Je fais mine de reprendre ma route pour Rio Seco, puis reviens sur mes pas; je n’ai rien à perdre après tout, et dans le pire des scénarios cette famille a peut-être à manger. J’arrive par les bâtisses arrières, entrevois un jeune qui s’occupe de chèvre. Je me dirige à sa rencontre, et il m’explique que son père est dans la cour. Je la cherche des yeux, suis le chemin, puis rencontre un homme aux mains larges et au sourire amical et désintéressé. J’ai presque envie de l’embrasser pour l’humanité qu’il dégage, mais ce type d’effusion est peu orthodoxe au sein des populations andines et affiliées. Nous faisons connaissance, je lui explique mes difficultés à Florida, il fait mine de comprendre. Il connaît le canyon de Tutatyoj, son père l’a emmené dans son enfance. Il hésite toutefois à me donner un coup de main, car sa maison ne fait pas partie administrativement de la communauté de Florida, et les habitants pourraient se se montrer soupçonneux en le voyant se diriger vers le canyon. Ils sont mauvais et vindicatifs, lâche-t-il. J’approuve d’un mouvement définitif du menton, réfrénant un début d’applaudissement. Son visage ridé par le soleil lui donne des airs de sage. Il se tourne vers moi et me confie : « Je suis Nemesios, et je vais essayer de t’aider ».

Une version masculine de Nemesis se propose de m’aider à dépasser mon arrogance ? Je reste bouche bée. L’univers est certainement dénué de raison, mais il a sans aucun doute des raisons que ma raison ignore. Nemesios m’offre à manger, et j’accepte avec gratitude. J’attends plus d’une heure que la nourriture soit préparée par sa mère, ornée de plus de rides encore. La nourriture est infecte, des morceaux de foie et d’intestins avec du riz, j’en absorbe le plus possible, car la politesse ainsi que mon estomac me vocifèrent à l’unisson de ne pas faire cas du goût répugnant. Je souris à sa mère et la remercie pour sa délicieuse nourriture. Je le comprendrai plus tard, mais elle n’a pas cru un traître mot de mes louanges.

Une fois sustenté, Nemesios se rend à sa 4×4, tourne la clé pour la démarrer, et… toute l’énergie du véhicule s’évanouit dans un morne silence. La batterie est à plat. Je ne suis même pas surpris, Nemesios était donc bien ma Nemesis et jamais je ne verrai Tutayoj. Il me fait signe de venir pousser la voiture, et je m’exécute mécaniquement. Un frère plus jeune nous rejoint, puis un autre, puis son père (mais où étaient-ils ?), et à nous quatre nous poussons la 4×4 alors que Nemesios attend le bon moment pour démarrer… et alors qu’elle commence à descendre une légère pente, elle se met en marche. Nous fonçons à Tutayoj, avec le père dans le coffre, il sera chargé de ramasser du bois. J’angoisse de savoir si Nemesios connaît vraiment le lieu : ma paranoïa atteint des sommets.

Nous traversons Florida à qui je fais un doigt d’honneur mental, puis nous engageons dans les prémisses du canyon. Un bout de chemin plus tard, Nemesios m’informe qu’il nous faut descendre du véhicule et poursuivre à pieds. Nous allons nous enfiler dans un grand embranchement précisément proscrit par Ruben. Des émotions colériques surgissent en moi, que je refoule et avance avec mon compagnon dans le canyon, laissant le vieux père de récolter le bois. Je ne reconnais pas l’entrée du canyon dans lequel nous nous enfonçons, il ne ressemble pas à l’image que m’a envoyé Elvis. Nous traversons un petit tunnel obscur, c’est bon signe pour un canyon nommé Tutayoj. Après une courte marche, je détecte des maisonnettes sur la paroi, en hauteur. Je – suis – arrivé – à – Tutayoj !

J’entreprends de tout fouiller. Ces maisonnettes sont hors d’atteinte sans échelle. Je poursuis ma déambulation dans le canyon, et trouve une autre série de maisonnettes, facile d’accès et plus basses. Il est temps de vérifier cette civilisation de nains.

 

 

 

 

Rapidement, j’établis qu’il s’agit d’un entrepôt de nourriture. Ancien ou non, impossible à dire sans analyse. Le lieu est sec et froid, parfait pour une conversation de longue durée. Et ce qui explique peut-être la conservation du village est également ce qui explique sa disposition en hauteur, difficile d’accès, cachée des yeux jaloux de bandes rivales. Le climat est parfait pour conserver les maisons et les aliments, cachés dans un lieu éloigné de vie végétatale et animale. Cet éloignement compliquerait toutefois la collecte de nourriture : il semble hasardeux de postuler que ce puisse être des habitations humaines.

D’autre part, je retrouve des os (des tibias humains ?) de grande taille. Puis je m’attaque à l’argument majeur d’Elvis, à savoir que les empreintes de mains sur les maisonnettes sont de taille minuscule pour un être humain. J’insère mes doigts sur toutes les marques, de mon pouce à mon petit doigt, sans trouver les empreintes étonnantes. Elles sont à vrai dire plus grandes que les miennes, en raison du mouvement de va et vient que l’on réalise lorsqu’on manipule de l’argile dans une construction.

Je prends quantité de photographies, et partage ma conclusion avec Nemesios. Qui choisit ce moment pour me conter la brève légende sur les habitants du lieu. Je remballe mes affaires, satisfait et vaniteux, et prie Nemesios-le-mal-nommé de me ramener à Rio Seco. Nous faisons un arrêt à sa maison pour décharger le bois, puis laissons la région de Forida derrière nous. J’apprends à mieux connaître mon guide sauveur, qui me demande si je connais l’Argentine. Non, je lui réponds, et encouragé par mon ignorance, il me parle avec abondance du pays dans lequel il se rend pour travailler. Et des difficultés pour s’acclimater à un pays différent. Je lui dis que si j’écris un livre sur mon voyage en Amérique Latine, je le mentionnerai. Il rougit.

A peine arrivés à Rio Seco, une grosse bonne femme s’approche de la voiture avec curiosité. Alors que je prends à peine congé de Nemesios, elle me demande si je sais où dormir. Je ris de bon coeur devant sa sollicitude. Et découvre que la mère de Nemesios a glissé un sachet de maïs et de fromage de chèvre dans mon sac-à-dos. Elle n’a pas cru à mon histoire de repas délicieux. Bénie soit cette femme et cette famille. Alors que le temps recouvrira d’un oubli opaque la traîtrise et l’indifférence rencontrée dans mon périple, le souvenir d’une humanité simple, bienveillante sera vivifiée dans mes souvenirs de la recherche du village de nains du canyon de Tutayoj.

Cet article a 7 commentaires

  1. Mirza Taqi

    Merci de nous faire voyager! Mais quand même, JC, tu aurais pu t’acheter un 4X4! 😉

    1. M’acheter un 4×4 et manquer cette aventure? Jamais. Les galères font partie du voyage, ahaha!

  2. Aurélie

    Trop gai à lire, j’étais captivée ! On s’y croirait

  3. Anonyme

    Sacrée aventure!

  4. isabelle Descombes

    Cher voyageur, Merci pour ce récit. Je l’ai dévoré. Bises Isabelle Descombes

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