La libération et la sécurité passent par l’agriculture urbaine en Bolivie

(Cet article Les jardins de l’émancipation est paru dans le Courrier du 26 avril 2021)

L’agriculture urbaine n’est pas un nouveau concept pour citadin en mal de campagne. Il s’agit d’une pratique éprouvée pour pallier la perte des liens sociaux et renforcer la sécurité alimentaire. En période de pandémie, Jérôme Gyger, un volontaire suisse pour l’association Comundo, démontre la justesse ces points. Il soutient cette pratique dans la ville bolivienne d’El Alto, située à 4000 mètres d’altitude et deuxième agglomération la plus peuplée du pays. Détaché auprès de la fondation bolivienne FOCAPACI, Jérôme collabore avec 300 cholitas – des femmes de l’altiplano traditionnel portant une jupe et des tresses typiques – dans le cadre d’un projet visant à améliorer leurs existences au moyen d’un potager urbain. Dans une ville conservatrice où l’indépendance féminine peut déboucher sur des conflits familiaux, l’approche enregistre des succès encourageants – mais n’est pas sans rencontrer des obstacles.

Des potagers pour mieux vivre

“Notre fondation est issue des remous de l’annulation de la dette internationale bolivienne dans les années 1990 et de l’obligation du gouvernement d’investir les montants économisés dans des projets en faveur de la population. C’est en 2003 que l’idée nous est venue de renforcer les liens entre la société civile et les gouvernements locaux, par le biais de l’agriculture urbaine pour garantir une meilleure diversité et sécurité alimentaire. Le manque de diversité dans l’alimentation des Alteños est particulièrement préoccupant”, explique Roland Lazarte Mendez, directeur et co-fondateur de FOCAPACI.

Sur le terrain, le projet vise à satisfaire la consommation familiale avec des aliments sans pesticides et produits localement. Et lorsqu’un surplus de production est réalisé par les cholitas, il est vendu sur les marchés. Jérôme est chargé de monétiser cet excédent : “Nous cherchons à renforcer les capacités des femmes qui souhaitent s’indépendantiser”, commence Jérôme. “Nous leur fournissons le matériel nécessaire, notamment des tentes solaires, mais pas sans contrepartie : afin d’assurer une meilleure responsabilisation de nos bénéficiaires, nous requérons une participation financière à hauteur de la moitié de la somme engagée par FOCAPACI”, précise le volontaire.

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Sur le plan de la sécurité alimentaires, les succès obtenus sont tangibles. “Entre mars et juin 2020, la ville d’El Alto était fermée en raison des mesures gouvernementales destinées à combattre la pandémie de Covid-19, et l’approvisionnement en nourriture fonctionnait au ralenti. Les agricultrices urbaines ont été sollicitées par les habitants de leurs quartiers qui cherchaient à manger et elles ont pu les approvisionner en temps de crise”, retrace Jérôme. “Toutefois, un projet mettant en avant les femmes, dans une ville où le rôle de la femme est cantonné aux rôles traditionnels, comporte des défis. Ma bienveillance ne peut se refléter dans un message électronique, par exemple. Le précédent volontaire, en raison de sa cordialité, a reçu des menaces d’un mari jaloux. Par conséquent, lorsque je communique avec elles, il est impératif que je reste très professionnel, presque froid”, regrette Jérôme.

L’agriculture urbaine comme libération de la femme

Casser les traditions ne va pas de soi, mais c’est grâce à l’opiniâtreté de FOCAPACI que certaines cholitas se sont initiées aux droits des femmes. La fondation organise des réunions qui leurs donnent l’occasion de se rencontrer entre agricultrices urbaines et d’apprendre à se préoccuper de leurs envies et soigner leur santé. Telle Aurelia Albertina Clemente, qui en 2013 a transformé son patio en serre pour produire des carottes, de l’origan, et tout ce que ses clients lui réclament. Les produits de sa serre ont bonne réputation dans son quartier dit-elle, et elle révèle avec fierté que son potager l’occupe du matin au soir. Aurelia détaille qu’elle adore sa nouvelle activité : “Je ne connaissais rien au domaine agricole, je suis originaire d’une ville minière. J’ai dû tout apprendre, suivre de nombreux cours. Mais aujourd’hui, grâce à mes plantations, je fais de l’activité physique, et connaît les propriétés des végétaux. Je mange équilibré, je dors mieux, et je me sens plus jeune !”, s’enthousiame la cholita.

Aurelia est l’une des cholitas avec qui Jérôme collabore pour augmenter ses ventes. Il utilise des outils de marketing sur le terrain et ne lésine pas à utiliser les réseaux sociaux pour doper les affaires des femmes productrices. Pour atteindre de tels résultats, il était nécessaire que le volontaire bardé de sa culture helvétique se fasse accepter par des bénéficiaires aux mœurs différentes : “Le contact au début était difficile. Je devais prouver ma plus-value, aussi bien à mes collègues qu’aux femmes productrices. Des repas en commun m’ont permis de briser la glace plus rapidement, ainsi que de participer à la construction des potagers ; moi qui ne suis pas manuel, ma maladresse a fait rire et m’a rendu sympathique”, plaisante Jérôme, avant de retrouver son sérieux : “Je me sens fier lorsque je vois des femmes prendre des initiatives de vente sans mon appui, puisque nous visons à cette indépendantisation”.

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En raison de ce bilan positif, on pourrait croire que la croissance est l’objectif principal de la fondation. Mais Roland, son directeur, tempère tout excès d’ambition : “Nous ne souhaitons pas étendre le nombre des femmes productrice au-delà du chiffre actuel. Nous voulons que les gouvernements locaux reproduisent notre approche, et pas de nous substituer à ceux-ci.”

L’agriculture urbaine d’El Alto ne remplacera pas les paysans des campagnes boliviens. Mais il est possible qu’elle participe à changer les habitudes et offre des options nouvelles à des femmes qui, depuis toujours, sont discriminées dans le pays.

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