L’ordre mondial d’après-guerre n’est pas seulement obsolète, il est désormais une arme utilisée contre nous. Tout cela nous a conduits à un moment où nous devons désormais faire face au plus grand risque d’instabilité géopolitique et de crise mondiale générationnelle de notre vie […].
Marco Rubio, secrétaire d’État USA, 15 janvier 2025
Alors que l’ordre libéral est abandonné par les États-Unis, le mouvement international des droits humains peine à prendre la pleine mesure du changement paradigmatique de notre époque, qui lui pose deux défis majeurs : premièrement, adapter ses stratégies internationales, toujours dépendantes des gouvernements pour pousser au changement ; deuxièmement, la dépendance financière vis-à-vis d’institutions publiques, alors même que sa diminution a déjà mené à la disparition d’un grand nombre d’ONG. Mais est-ce que la décomposition de l’architecture internationale depuis la prise du pouvoir par l’administration Trump, est définitive, ou peut-on espérer un retour du système international à l’équilibre ?
L’effacement des États-Unis du système international
En cherchant à expliquer pourquoi le système international anarchique s’organise, Nye et Keohane mettent en exergue, au début des années 2000[1], le rôle moteur des États-Unis dans la création des institutions internationales (ONU, OTAN, FMI). Et, cœur de leur thèse, comment la mondialisation et l’interdépendance croissante des États donne naissance à un besoin de régulation, besoin qui se traduit par la création d’institutions internationales. De plus, soulignent-ils, ces structures, une fois bâties, accélèrent à leur tour la mondialisation[2], qui amène de nouveaux besoins de régulation. Ce n’est donc pas un hasard si le nombre d’ONG internationales a quadruplé entre 1990 et 2000, passant de 6’000 à 26’000[3], et est estimé aujourd’hui à 78’000. En d’autres termes, le système international est devenu moins anarchique grâce aux États-Unis. Ce système a ensuite eu besoin de régulation en raison de l’accélération de la mondialisation, tant et si bien que le nombre d’ONG a considérablement grandi avec l’interdépendance des États au sein du système multilatéral.
Or, la domination étasunienne ne cesse de diminuer. Économiquement, tout d’abord : la dé-dollarisation des échanges internationaux n’a cessé de progresser (72% des échanges internationaux s’effectuaient en dollars en 2000, chutant à 57% en 2025). Le rôle des institutions internationales n’a cessé de se marginaliser, comme par exemple avec l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) qui, en 2001, accueillait la Chine en vue d’augmenter les échanges internationaux. Bien que les négociations d’entrée aient été ardues, la Chine fut acceptée dans une perspective libérale des échanges, une idéologie du « gagnant-gagnant » où tous allaient pouvoir se développer ensemble. Deux décennies plus tard, cette organisation est en panne[4] et n’est plus centrale pour régulier les échanges économiques mondiaux. D’ailleurs, les politiques anti-libérales du Président Trump, qui recourt à l’augmentation des droits de douane comme un levier politique, produisent déjà aujourd’hui un ralentissement de l’activité économique aux USA, ce qui va se répercuter à l’échelle mondiale. À moins qu’un nouveau pays ne reprenne le rôle de locomotive des États-Unis, nous nous dirigeons vers une diminution mondiale des échanges économiques, et donc de moins d’organes (gouvernementaux et non-gouvernementaux) régulateurs.

Sur le plan politique, les États-Unis de Trump poussent également à la désunion et à la méfiance internationale, dépréciant l’ONU. Le président a par exemple poussé le Canada, qu’il appelle le « 51e État des USA », à ne plus se considérer comme un allié. Il menace d’annexer le Groenland, ce qui a même provoqué une réponse militaire de l’Union européenne. Et on ne compte pas le nombre de pays menacés de sanctions économiques pour atteindre des buts politiques, contrevenant aux idéaux libéraux. Par ailleurs, le retrait du pays nord-américain de 66 organisations internationales et la création du « Board of Peace » ne laissent aucun doute : les USA se désengagent du système onusien dans son ensemble. Des décisions qui s’inscrivent dans une méfiance vis-à-vis du système international multilatéral depuis les années 2000, comme il faut noter. Méfiance envers la justice internationale qui s’est accélérée, depuis le refus de Bush de rejoindre la Cour Pénale Internationale (CPI), pour parvenir à sanctionner des juges de la CPI sous Trump. En matière de droits humains, l’exemple le plus criant est le retrait du Conseil des droits de l’Homme à Genève sous l’administration Bush, puis un retour sous Obama, puis un retrait à nouveau sous Trump I, puis encore un retour sous Biden, avant de s’esquiver à nouveau sous Trump II.
Démondialisation, dé-dollarisation, les décisions de Trump s’inscrivent en réalité dans une tendance profonde de vouloir ralentir la mondialisation économique et politique, bien que cette volonté ait varié, il est vrai, selon le parti politique au pouvoir. Mais le discours d’America First (l’Amérique en premier) a bouleversé progressivement la perception étasunienne de son rôle dans le monde. Même un opposant républicain important à Donald Trump, Thomas Massie, veut se retirer de l’OTAN. Trump s’inscrit dans un mouvement de fond étasunien qui rejette le système international post-Seconde Guerre Mondiale (l’ordre libéral basé sur le droit) et, en lui donnant autant d’écho depuis une décennie, il a persuadé les Étasuniens que le monde international est contraire aux intérêts de leur pays. Avec moins d’intensité d’échanges économiques et politiques, le système multilatéral aura moins besoin de régulation, et nous allons assister, conformément à la théorie de Nye et Keohane, à une augmentation de l’anarchie dans le système international et une réduction des organismes internationaux gouvernementaux et non-gouvernementaux.
Pourquoi le mouvement des droits humains ne peut plus compter sur le système international
Les ONG du mouvement international de droits humains dépendent du système international principalement pour deux raisons : pour effectuer leur travail d’information et de plaidoyer, ainsi que pour trouver des financements pour leur travail. Premièrement, les espaces offerts par le système international permettent des rencontres internationales où les ONG étendent leurs réseaux et assurent leur plaidoyer auprès des États et décideurs. Elles informent sur le travail, et prennent en retour des informations de première main. Deuxièmement, le système international permet aux ONG de collecter des fonds, en rencontrant des donateurs tels que les fondations et les États. Nous réduirons ici le système international à l’ONU seul[5].

Or, le système onusien repose en grande partie sur les USA, qui à eux seuls contribuent en théorie au budget total de l’ONU à hauteur de 25%. Mais ils ne s’acquittent plus de leurs obligations, à tel point que le secrétaire général de l’ONU a annoncé en janvier 2026 que l’organisation était en péril « d’un effondrement financier imminent ». Certains bureaux onusiens liés aux droits humains en Afrique par exemple ont déjà réduit de 40% leur budget et la moitié des camps de soutien au début de 2026. Des ONG africaines nationales et locales ont déjà commencé à disparaître. Au niveau international, les conséquences sont encore pires : la moitié des visites des Rapporteurs spéciaux ont été annulées pour 2026, et des sessions des organes de traités ont déjà annulées.
Il n’existe que deux entités ayant les moyens financiers de remplacer les USA: l’UE et la Chine. Les pays européens ont déjà composé une partie des pertes de l’ONU et des ONG, mais elles n’iront pas plus loin, car ils doivent également soutenir l’Ukraine. Quand bien même cette guerre se terminerait, les efforts budgétaires de l’UE continueront à se porter vers le secteur militaire ces prochaines années, car les Etats-Unis ne sont plus des alliés de confiance ; l’UE ne pourra que marginalement augmenter son soutien à l’ONU. Et du côté chinois, bien que le pays déclare vouloir travailler avec tout le monde pour améliorer la gouvernance mondiale des droits humains, le soutien financier de la Chine pour les droits humains se détournera de la famille des droits civils et politiques. Le pays continuera à soutenir ses intérêts, comme une assistance financière pour le rapporteur spécial contre le terrorisme, les droits économiques, sociaux et culturels. Peut-être aussi l’environnement.
Par conséquent, dans le meilleur des scénarios, les forums internationaux vont prioriser les droits économiques et sociaux. Bien que les donateurs occidentaux continueront à soutenir des projets de terrain pour les droits civils et politiques, ils vont beaucoup moins donner. La plus grande agence de développement du monde, USAID, a réduit ses activités de 85%, le reste étant redirigé vers un soutien bilatéral aux pays. Avec la montée du populisme, le rôle des agences de développement est déjà remis en question, comme en France. Les acteurs institutionnels nationaux réduisent leur soutien aux petites associations, préférant de grandes ONG qui distribuent à des petites, diminuant ainsi les besoins en régulation multilatérale. Ces prochaines années, il y aura moins d’interactions entre ONG et États à l’ONU; les ONG travaillant sur les droits de première génération vont rencontrer plus de difficultés à trouver des fonds, et les petites ONG engagées à l’international vont progressivement disparaître. Enfin, les régimes nationalistes remplaçant (temporairement ?) les gouvernements universalistes en Occident, ce phénomène s’accélérera : de nombreux seconds objectifs du millénaire[6] ne seront plus priorisés par les pays occidentaux. Certaines ONG à Genève voient déjà ces dangers, et appellent à sauvegarder le multilatéralisme qui s’effondre.
Une refonte nécessaire des ONG de droits humains
Avec la diminution des besoins en régulation du système international, les ONG internationales auront moins d’espaces de rencontres, moins de soutien financier et donc moins d’impact. Mais puisque les activités internationales vont se réduire, y aura-t-il un intérêt à les reporter au niveau national ? On doit noter que l’expertise des ONG internationales n’est que peu partagée avec le grand public, alors même que les démocraties occidentales sont toujours plus tentées par des formes de régime « illibéral ». Il peut donc se révéler opportun d’allouer une partie des ressources internationales au renforcement des connaissances des citoyens sur la démocratie et l’Etat de droit, domaines parfaitement maîtrisés par les ONG. Et de beaucoup plus prioriser l’Union Européenne, qui est là pour durer.
C’est bien loin d’être une voie de garage, car Benno Torgler a démontré que le doute des citoyens envers leurs institutions nationales se répercute sur les organismes internationaux[7], ce qui est corroboré par l’effritement de la confiance de la population étasunienne envers l’ONU, passée de 61% en 2022 à 52% en 2024. Si les ONG internationales œuvrent à solidifier l’Etat de droit au niveau national, elles contribueront indirectement à réduire la méfiance vis-à-vis de l’international. En Occident, le mouvement des droits humains devrait occuper stratégiquement les réseaux sociaux et cette nouvelle démocratie virtuelle, qui devient plus horizontale et égalitaire.
Quel que soit le futur des Etats-Unis, les bouleversements du système international sont dorénavant trop profonds pour revenir en arrière. Nous ne savons pas vers quel type de système international nous nous nous dirigeons, mais nous voyons que les principes de solidarité et de démocratie devront être plus que jamais défendus. Certaines ONG sont mieux outillées que d’autres pour faire face aux changements à venir, telle Amnesty international. C’est un modèle d’ONG adapté au monde turbulent, puisqu’elle ne dépend pas des gouvernements ou des agences de développement pour son financement, et qu’elle est composée de chapitres nationaux avec des activistes de terrain. Son rôle futur devrait être de soutenir l’activisme international – un état d’esprit qui s’est raréfié au fur et à mesure de la professionnalisation du mouvement international des droits humains, et qui devrait être valorisé à nouveau.
Références
- Robert O. Keohane and Joseph S. Nye, Jr., (2000), Globalization: What’s New? What’s Not? (And So What?), Foreign Policy(118), pp. 104–119[↩]
- « Globalization, therefore, does not merely affect governance; it is affected by governance », ibid, p. 113[↩]
- « The number of international NGOs more than quadrupled from about 6,000 to over 26,000 in the 1990s alone », ibid, p. 116[↩]
- « In reality, the WTO is breaking down, tolerating double standards and allowing members to play by different sets of rules. Asymmetry reigns instead of reciprocity. », Mathias Döpfner, Politico[↩]
- Ce qui n’est pas entièrement correct puisque les ONG organisent des rencontres entre elles, ou qu’il existe aussi l’Union Européenne; mais comme l’ONU est le sujet de cette analyse, et qu’il représente le principale lieu d’action des ONG travaillant dans les droits humains, ce raccourci est cohérent.[↩]
- Principalement le but n°17.2 : « Les pays développés doivent respecter pleinement leurs engagements en matière d’aide publique au développement, notamment l’engagement pris par de nombreux pays développés d’atteindre l’objectif de 0,7 % du RNB consacré à l’APD en faveur des pays en développement. »[↩]
- « Countries’ capacity to act globally by creating international networks guaranteeing information, goods and capital flows increase the demand for international stability and the avoidance of a dangerous international environment. A safe environment guarantees that the international network is maintained. Such conditions may foster trust in international organizations as the UN. » Benno Torgler, Trust in international organizations: An empirical investigation focusing on the United Nations, The Review of International Organizations, Volume 3, 2008, p.69[↩]
