La baleine

Nous voilà avec notre corps debout dans le soleil comme un palais plein de merveilles, mais, vous qui cherchez la vérité, ô âmes graves et nobles, descendez sous les fondations, de caves en caves.

Moby Dick, Herman Melville

Le dernier film de Darren Aranofsky, the whale (la baleine), est un bijou incompris. Le réalisateur, encensé à juste titre pour son OVNI Requiem for a dream , n’est pas parvenu à convaincre les critiques, contrairement aux précédents. Il s’agit pourtant du premier film à rencontrer l’engouement du public, à croire que lorsqu’il trouve le soutien des spectateurs, il perd celui des profesionnels. Aronofsky serait-il condamné au même déséquilibre que les protagonistes de ses films ? Pourtant, the whale s’inscrit dans le propos qu’Aranofsky défend depuis ses débuts : un humanisme sans compromission, un questionnement sur la propension humaine à l’autodestruction, mettant l’individu face à ses responsabilités. Qu’il s’agisse de drogues dures dans Requiem, ou de pizza grasse de the whale, Aronofsky semble constamment adopter une position socratique du malheur, où le mensonge nous anesthésierait dans nos rapports avec le monde.

I think this is sad because this whale doesn’t have any emotions, and doesn’t know how bad Ahab wants to kill him.

Ellie, the whale

Alors que les critiques reprochent à the whale d’être dans le manifeste et non dans le suggéré, de se laisser aller à la caricture des personnes grosses, il est cocasse que ces mêmes critiques passent à côté du sujet du film; en vérité, il n’est pas question de gros. Il n’est pas question de se demander pourquoi une personne en surpoids « se laisse aller à la malbouffe ». Aranofsky se demande plutôt, avec beaucoup recul, comment peut-on se « laisser aller » tout court, que ce soit aux drogues ou à la nourriture, à la religion ou au suicide (le partenaire de la baleine s’est donné la mort) dans le but de fuir le réel. Dans une ode vibrante à la quête philosophique, Aranofsky présente la vérité comme la seule voie du salut, s’opposant notamment à la religion, rejetée ardemment par Charlie, le protagoniste obèse. C’est en raison de la religion précisément que le partenaire de Charlie est décédé. La religion est un mensonge, puisant à la mème source qui pousse Charlie à dissimiler sa nature; durant des années, se mentant à lui-même et aux autres sur son homosexualité, il ne parvient pas à trouver l’équilibre. Son dégoûtant surpoids n’est, après tout, qu’un avatar de sa fuite permanente. The whale est le dernier acte de la vie de Charlie, celui du moment de vérité où il accepte sa mort imminente et se réconcilie avec tous ceux qu’il a fait souffrir. Il accepte progressivement son destin tout en écoutant sans plus fuire les critiques de ses proches. Le film aurait tout aussi bien pu être titré « Confession d’une baleine », car sans la confession, la rédemption de Charlie aurait été impossible. La confession est ce qui permet l’acceptation de soi-même. C’est dans ce sens que les dernières secondes de the whale pourraient être comprises : Charlie ne s’envole pas vers le paradis, il est parvenu à vivre au paradis quelques secondes avant de disparaître. Dans une ultime scène miraculeuse, il parvient à marcher, avant de s’élever – pour toujours.

Le cinéma est un grand mensonge, nous rappelle Arafnofsky, c’est le règne de l’artificiel et du préfabriqué, dont le but final est de produire des émotions mécaniques, sociales, contrefaites chez le spectateur. Le « kitsch » de Kundera, où nos émotions vraies sont étouffées par l’artifice social de ce qu’il conviendrait de ressentir pour être accepté par la société. Le 7ᵉ art pour le spectateur de the whale, la littérature chez Charlie, ou la littérature biblique chez son défunt compagnon, toutes ces formes d’expression humaine pourraient participer à nous délivrer pour autant que nous manipulions ces outils avec parcimonie et réflexion. Cependant, lorsque nous en faisons des obsessions, comme la chasse à la baleine dans Moby Dick, elles nous désensibilisent, nous coupent de nous-même.

Il serait facile de perdre de vue chez Melville, tout comme chez Aranofsky, que l’homme se transforme progressivement en son objet de fuite : la baleine n’aurait pas d’émotions, certes, mais le chasseur se convertit lui-même en animal sans émotions pour pouvoir devenir un chasseur de baleine. L’obsession pour la vengeance chez Melville est replacée par la fuite de la mort de son ami chez Aranofsky, ou le refus d’avoir été un père absent. Dans les deux cas, la baleine symbolise une épaisse couche graisseuse qui les préservent du froid glacial de la mer de la vérité. Chez Aranofsky, le chasseur devient manifestement l’animal chassé, la transformation est physique et pas seulement psychologique. The whale est visuel là où Moby Dick est métaphorique. Mais aussi bien dans le livre que dans le film, les protaganistes ont perdus la capacité à ressentir le vrai, leur champ de vision est diminué par le mensonge, la colère, la honte et le regret.

I was very saddened by this book, and I felt many emotions for the characters.

Ellie, the whale

The whale est une splendide oeuvre philosophique, le film le plus abouti de la carrière d’Aranofsky. Il y parle de vérité, alors que son support, le cinéma, est l’art le plus mensonger qui soit. Le contenant du cinéma est artificiel, tout comme l’est celui l’écriture, raison pour laquelle Socrate refusait d’ailleurs d’écrire. Aranofsky le sait bien, et questionne ce mensonge organisé en accordant dans son film une place proéminente à la religion. Ainsi, Thomas, le jeune missionnaire menteur et voleur, qui refuse d’accoucher de la vérité (son dégoût pour le surpoids de Charlie et pour son homosexualité), ne peut évoluer personnellement dans sa mission évanglique. Il est en fuite pour avoir subtilisé quelques milliers de dollars à ses parents, et se raccroche à la possiblité d’aider autrui pour éviter d’avoir à questionner ses propres choix. Contrairement à Charlie, il n’évolue pas, et nécessite une intervention extérieure, forcée, pour s’ouvrir de ce qu’il pense vraiment de Charlie et de sa surcharge pondéral ou de son goût pour le même sexe, ainsi que pour se réconcilier avec ses parents; pourquoi ? Peut-être parce que sa seule source de rédemption passe par la religion, un conte social qui empêche l’élévation. Il reproduit mécaniquement ce qui est exigé de lui, au lieu de questionner ses propres actions. Mais dans ce cas, peut-on se demander pourquoi le cinéma, autre support mensonger, pourrait-il libérer le spectateur ? Pourquoi un film, sous forme de huis-clos opressant, qui ne laisse le spectateur respirer, serait-il un support de libération ?

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Parce que le cinéma, tout comme la littérature, peut libérer ou enfermer. Le contenant est artificiel, certe, mais le contenu peut être humain et vrai. La bible, au même titre que le cinéma de Marvel, sont des contenus qui emprisonnent. Ils ne décrivent ni le réel ni même encouragent à chercher celui-ci. Alors que lorsque la littérature se fait Moby Dick, ou lorsque le cinéma se fait the Whale, ou lorsque l’essai artificiel est délaissé au profit d’un écrit personnel (« laissez tomber les essais, écrivez ce que vous ressentez, putain ! », exige de ses étudiants Charlie dans son dernier e-mail), l’art est libérateur. L’art, qui détricote la réalité lorsqu’il abandonne son aspect de passe-temps, nous confronte à nos responsabilités, nous désigne des voies vers la vérité, une méthode pour nous connaître nous-même. Comment pourrions-nous nous en savoir plus au moyen de la bible ou des films de Marvel ? Ils décrivent un monde imaginaire, dans lequel nous n’avons aucune prise. Ils évacuent toute quête personnelle dans la vie que nous menons, à l’image de Thomas qui cherche à sauver autrui pour se sentir mieux lui-même. Mais l’art véritable est maïeutique, il nous pousse à accoucher de la vérité, interroge le lecteur ou le spectateur sur comment mener sa vie. Sans art, comment remettre en question le toxicomane de Requiem, l’obèse et le sauveur de the whale ? Nous sommes cette baleine refroidie par sa graisse, au coeur devenue plus froid que l’eau qui nous entoure. Comment retirer cette graisse pour sentir à nouveau ?

And I felt saddest of all when I read the boring chapters that were only descriptions of whales, because I knew that the author was just trying to save us from his own sad story, just for a little while.

Ellie, the whale

Le jeu de miroirs dialectique de the whale atteint son apogée lors des échanges entre Ellie, la fille de Charlie, et Charlie. Ellie personnifie le mensonge et la fuite de Charlie qui surgit du passé. Résultat d’une relation hétérosexuel alors qu’il est homosexuel, Charlie est au pied du mur, il doit affronter ses lâchetés. Mais Ellie est bien plus que le mirroir de Charlie : elle est agent de chaos, elle est la flamme qui brûle la graisse pour ne laisser que le squelette d’apparent. Elle piège Thomas, le religieux menteur, et la vérité incendiaire sauvera (temporairement) celui-ci. La fille de Charlie souffre de l’hypocrisie de sa société, comme la plupart des adolescents, et s’éloigne de tous les êtres humains, ne parvenant pas à se relationner avec ses congénères. Car le prix à payer de la vérité, c’est parfois l’isolement de ses semblables. Ellie n’a pas d’amis, et pense devoir haïr le monde. Son père Charlie, plus expérimenté mais ayant dû faire quantité d’accommodations avec la vérité durant sa vie, n’a pas non plus d’amis, mais parvient à voir la beauté du monde. Ellie est une version de Charlie jeune, où l’adolescent que nous étions nous interroge : « qu’as-tu fais de tes années, de tes occasions ? Avoue tes erreurs, et tu pourras te pardonner toi-même ». Ellie est cette voix sans filtre, que nous apprenons à étouffer pour nous convaincre qu’un petit mensonge n’est pas très grave, Et puis, qu’après tout, un second n’a rien de répréhensible. Et l’on devient en fin de compte obèse de nos mensonges, ne parvenant plus à nous mouvoir sous le poids cumulé de nos fuites.

This book made me think about my own life, and then it made me feel glad for my–

Ellie, the whale

L’extrême habileté d’Aranofsky est de ne fournir aucune conclusion. Car après tout, le propre de la maïeutique, c’est de trouver soi-même celle-ci. Les dernières paroles de l’essai d’Ellie nous resteront inconnues, tout comme les raisons de l’élévation de Charlie. Les plus croyants, peut-être, verront là l’accès accordé au paradis. Les plus spirituels, de leur côté, prétendront que Charlie se libère du poids de ses mensonges quelques instants avant sa mort. Et tous s’accorderont à reconnaître là une libération humaine, une perfection atteinte lorsque nous ne fuyons plus, mais affrontons nos démons.

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The whale n’est pas un film complexe, et Aranofsky le voulait ainsi : aucun subterfuge, aucun message caché, juste la vérité crue. C’est peut-être ce qui a déstabilisé certaines critiques, habituées à chercher sous les apparences, alors que dans le film tout n’est que transparence. Aranofsky signe une oeuvre magistrale, car il parvient, tel un Kubrick, à dire la vérité avec le cinéma, écrémant son film de tous les subterfuges de la socialisation. Nous sommes gros, nous sommes dépendants de substances, nous nous suicidons que parce que nous fuyons la réalité, incapables de trouver la force d’y faire face. Et sans jugement, car n’en déplaise aux détracteurs qui taxent le réalisateur d’avoir la phobie des gros, Aranofsky fait mourir son protagoniste obèse et laid, sans concession. Pas de deus ex machina comme dans un Marvel, amincir Charlie aurait été emprunter une voie de traverse mensongère, celui de la condamnation, celui de la normalisation extérieur. Si physique de Charlie avait changé sans cheminement intérieur profond, the whale aurait postulé que tout est de notre faute. Or, ce sont nos sociétés de jugement et intolérantes qui nous encouragent à prendre une revanche sur la baleine, valorisant un monde matériel factice plutôt qu’une quête intérieure. The whale joue un ping pong dialectique entre Ellie et Charlie pour nous permettre d’atteindre la vérité, à travers la pratique de la vertu.

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