Les Guaranis, ou l’impossible survie dans la forêt paraguayenne

Un peuple autochtone sans terre, c’est une peuple sans identité. C’est un groupe qui se meurt, et dont la splendeur n’est qu’un lointain écho du passé. Les peuples guaranis, une série de différentes ethnies autrefois répartie entre la Bolivie, le Paraguay, le Brésil et l’Argentine, suivent le chemin de l’extinction commune de tant d’autres peuples. De deux millions avant la colonisation européenne, il ne sont plus que quelques centaines de milliers dont le plus grand groupe se trouve au Paraguay, petit pays enclavé au centre de l’Amérique du Sud. Environ 140’000 d’entre eux y survivent.

Leur influence dans les langues européennes et sur la culture paraguayenne est importante. Lors de l’arrivée des missionnaires jésuites, ceux-ci, désireux d’en savoir plus sur les mœurs des locaux, vont créer un alphabet en latin pour pouvoir écrire la langue guarani en 1640, et traduire ainsi la bible dans cette langue.

De nombreux mots d’origine guarani sont utilisés en biologie ou en sciences pour désigner des animaux (jaguar trouve son origine dans djagareté, tatou dans tatú, piranha dans piraña), des plantes ou fruits (curare provient de curaré, ananas de ananá), et même des lieux (Caraïbes viendrait de Kariba, homme blanc en guarani, mais l’éthymologie est débattue). La très grande majorité des Paraguayens parle le guarani, bien que selon les autochtones eux-mêmes il s’agisse d’une version abâtardie de leur langue. Un Guarani me commentait que, selon lui, on parle trois langues au Paraguay : l’espagnol, le guarani des blancs, et le guarani originel. Enfin, inscrite dans la membrane historique du pays, on retrouve dans l’architecture des Réductions dans le sud du Paraguay, ces missions jésuites construites entre le XVIIe et le XVIIIe siècle, les symboles de certaines ethnies guaranis. Par exemple, une chauve-souris trône au-dessus des armoiries jésuites du portail de l’église de San Cosme, qui est l’animal totem de l’ethnie guarani mbyá.

Rencontre avec les Guaranis

Il m’a été difficile de partir à la rencontre d’une communauté guarani peu modernisée. Les Guaranis sont répartis en petites communautés pauvres, souvent méprisés et incompris par les Paraguayens blancs (les Guaranis les dénomment les « Paraguayens » tout court), vivant de l’agriculture, de pêche et d’artisanat. Mais ils ne vivent presque plus de la forêt, l’environnement traditionnel de l’histoire des Guaranis. Ils ont troqués arcs et flèches contre un téléphone portable, remplaçant la cosmovision des ancêtres par la télévision de la modernité. Certains parviennent à envoyer leurs enfants à l’université, et ceux qui parviendront à étudier la médecine ou le droit, rejetteront souvent avec mépris leur origine. Mais ils existent encore qui vivent proche de la nature.

Après quelques jours de recherches intensives dans le sud du pays, je tombe sur Alberto, président d’une association de Guaranis. Il loue un appartement à Encarnación, la capitale du département d’Itapúa. Il est petit et rondelet, et s’excuse presque d’avoir un embonpoint qui ne sied pas aux Guaranis. Ses frères indigènes se moquent de son poids, qu’ils assimilent à une tare de blanc. Après lui avoir fourni quelques explications sur les raisons de ma démarche, je demande à Alberto son aide pour m’aider à approcher une communauté reculée. Il me propose de me faire héberger par une communauté vivant d’agriculture, ce qui ne me convient pas. « Tu veux aller au fond de la forêt, toi… », me fait-il pensif. « Je veux la jungle et la vérité. La cosmovision et les traditions des anciens », je précise.

Il ne me pose pas plus de questions ni ne trouve étrange ma démarche. Manque de méfiance ou de curiosité, je ne saurais dire. Je suis certain par contre que si les rôles étaient échangés, je me serais montré bien plus suspicieux, à la manière des Kogis qui me firent patienter un mois avant de m’accueillir. Après un premier rendez-vous raté, nous voilà quelques jours plus tard en direction du « fond », dans le Parc national de San Rafael. Là où la route s’arrête et les jambes deviennent reines, où l’on parle un espagnol syncopé et fait les emplettes au supermarché de la forêt : après quelques heures de 4×4, j’entrevois pour la première fois depuis mon arrivée au Paraguay une forêt tropicale. Dense, avec des lianes et des tarentules ; cette forêt primaire qui semble si inhospitalière dans les documentaires en raison de leurs montages mensongers. En réalité, on a plus de chance de se faire assommer par un fruit tombé sur notre tête que mourir piqué par un scorpion. Il ne faut pas avoir peur de la taille des insectes, ni être allergique aux piqûres de moustiques. J’observe avec un sourire béat enfantin cette splendeur ondulante de teints verdoyants, orangés et jaunâtres qui déploie ses racines et sa canopée jusqu’à l’horizon ; je ne remarque même pas les petits hommes qui se rendent à notre rencontre, qui sont pourtant la raison de ma venue. Un adolescent m’offre une chaise qu’il a sorti de ce qui me semble être une école, me regarde avec sérieux et me fais signe de m’asseoir du menton. Je m’exécute. Alberto me rejoint et me demande de patienter, il doit mener différentes discussions avec le chef de la communauté.

Délaissant la contemplation de la marée sylvestre infinie, j’observe les Guaranis alors qu’une discussion, à quelques 20 mètres de moi, se déroule entre Alberto, le cacique (le chef de la communauté) et les habitants. Mon éloignement doit être protocolaire, car de toute façon je serais bien incapable de comprendre les débats en guarani. Quelques minutes après mon arrivé à Arroyo Moroti (« ruisseau blanc » en guarano-espagnol), je suis assis sous un arbre, me balançant seul sur une chaise résolument moderne, sous un arbre me protégeant des cuisants dards solaires et observant les Guaranis qui rient tout en prenant le téréré traditionnel.

« Ils parlent des problèmes d’approvisionnement et de se lancer dans l’agriculture », me fait dans un sourire édenté un petit bonhomme aux bras puissants que je n’ai pas entendu arriver. Enfin, c’est ce que je crois comprendre ; son espagnol est hésitant, il s’appelle Jorge, il a 42 ans et sera mon fidèle compagnon durant mon séjour. « Tu vis ici ? », je m’aventure à lui demander. « Oui, depuis quelques années. J’ai grandi près de San Cosme, dans une communauté qui a disparu en raison du barrage ». Le barrage de Yacyretá (« lieu où brille la lune », en guarani) est un géant qui fournit 22 % de l’électricité argentine à lui seul, qui a nécessité 30 ans de travaux et a réduit à néant des espèces animales endémiques. Il est également responsable de l’éparpillement de communautés guaranis dans le département d’Itapúa. Le gouvernement paraguayen a forcé les Guaranis à quitter leurs terres, sans les consulter sur un dédommagement. Ce n’est pas la première, ni la dernière démonstration de l’incapacité ontologique pour les Paraguayens de communiquer avec les indigènes. Selon les Guaranis, l’État doit s’acquitter d’une dette de 50’000 hectares perdus à la suite de la dévastation de leur territoire. L’ampleur de la réparation est sujette à discussion depuis des années, mais le gouvernement en aurait accepté le principe. Sans l’appliquer, toutefois.

Je l’interroge : « Tu as des frères ou des sœurs ici ?

– Non, personne. J’ai deux frères à Asunción. L’un est policier. Il m’a trouvé un travail là-bas. J’ai passé deux ans, mais je suis revenu ici. J’aime la forêt. Lui, il se moque de moi et me demande comment je peux vivre dans ces conditions. »

Je profite pour observer mon interlocuteur. Ses chaussures sont fendues, et je peine à comprendre comment il peut marcher. Son t-shirt est constellé de trous voulant reproduire la grande ourse, façon Ken le survivant. Je compte trois dents manquantes et, comme je le découvrirai plus tard, il est plutôt bien loti en comparaison des autres habitants du lieu, même les plus jeunes.

« Tu préfères vivre ici qu’être en ville ? Pourquoi ?

– Je n’ai pas de chef. Je n’ai pas d’horaire. Et j’aime la forêt. J’ai suivi mon sang guarani. Mon frère pense que je suis fou. Je pense que lui n’est pas libre. »

En quelques phrases, la tragédie est brossée. Les autochtones d’hier ne sont pas des alliés de ceux d’aujourd’hui. Il est probable que les Guaranis souhaitant vivre dans les villes rejettent avec grande vigueur leur passé, afin de se faire accepter par les blancs et se « blanchir », comme on dit en Amérique du Sud. Le conflit entre tradition et modernité est palpable, et l’on sait parfaitement qui de deux l’emportera.

Jorge s’est absenté sans un mot, à la façon autochtone. Dire au revoir est superflu. On rit, on cause, et on s’éclipse. Je regarde les enfants jouer en attendant que les discussions des adultes se terminent : ils courent, se donnent des coups, simulent la peur et  jamais ils ne pleurent. Aucun père pour leur dire de ne pas lécher le sol, aucune mère pour les consoler d’une chute. Ils apprennent à être libres, sans garde-fou ni protection. Mon regard s’attarde sur l’un d’entre eux, il semble avoir le visage laminé au bistouri, je ne sais si c’est une mauvaise chute ou une maladie.

Alberto s’approche enfin de moi : « Tu peux rester avec la communauté. J’ai parlé avec le cacique. Bonne chance ! », me lance-t-il en guise d’adieu. Son corps s’efface pour laisser place à un homme menu, entre 60 et 80 ans, au regard hypnotique d’un loup des glaces. Il semble avoir les yeux bleus, bien qu’ils soient marrons. Il me tend la main : « Moi cacique Chaparro. Toi, appelé comment ? » Je me demande bien comment le chef de la communauté va pouvoir répondre à mes interrogations sur la cosmovision guarani avecc aussi peu de maîtrise d’espagnol. « Juan », lui répond-je tout sourire. « Je suis enchanté de faire ta connaissance. J’ai beaucoup de questions. »

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Sur quoi le chef m’invite à chercher un endroit pour monter ma tente. D’habitude, lors de mes séjours auprès des communautés autochtones, j’ai droit à une petite pièce avec hamac, voire un sommier lorsque je suis chanceux. Je crois n’avoir jamais vu de communauté aussi pauvre. « Pour manger, comment est-ce que cela se passe ? », m’enquis-je. Son regard se farde, et il me sourit faisant mine de ne pas comprendre. « Avec quelle famille je vais pouvoir manger ? », je me fais insistant. Avant de me rappeler que Jorge m’avait indiqué qu’un anthropologue étasunien était venu il y a un ou deux ans vivre une quinzaine de jours à Arroyo Moroti. « L’Etasunien qui est venu l’année passée, il a fait comment pour manger ?

– Oh, lui… il a apporté sa nourriture. »

Bon sang, j’ai demandé plusieurs fois à Alberto s’il était nécessaire de prévoir une subsistance, mais celui-ci s’est contenté de me dire de ne pas m’inquiéter. Je suis dans une communauté dont je ne parle pas la langue, à 4 heures de marche du lieu de ravitaillement le plus proche, et Alberto et son 4×4 sont déjà partis. Très bien, l’aventure commence.

Alors que je monte la tente, une partie de la communauté s’approche de moi. Les hommes s’assoient autour de moi, et m’observent en fumant quelques cigarettes. Les enfants m’épient de loin, et les femmes ont disparu. J’ai l’impression d’être un animal de cirque, conçu pour faire passer le temps aux Guaranis. J’excelle d’ailleurs dans mon rôle et amuse mon assemblée ; cela semble facile, les Guaranis semblent avoir le rire facile, ce qui me rassure quant à la possibilité de communication non-verbale, à laquelle je devrai avoir recours ces prochains jours.

Bien que je sois en t-shirt à manches longues, mes mains et mon cou sont dévorés par les moustiques et les mouches des fruits, que les Guaranis nomment mariwi. Maudissant mon ennemi juré de jungle, je me mets en quête de Jorge. Je ne reconnais pas au milieu de tous ces visages inconnus, mais il prend les devants et s’approche de moi une fois ma maison construite. Il me fais signe de le suivre, et nous nous asseyons à quelques dizaines de mètres de ma tente, devant l’école du village. Une construction qui tranche avec le paysage, parselé de maisonnettes guaranis faites de terre et de bois. L’édifice moderne a été construit par l’État paraguayen, affirmant dans ses brochures qui traînent à l’entrée de l’une des deux salles que l’éducation est un droit universel. J’apprendrai le jour suivant que les cours sont données par un ancien ouvrier agricole reconverti en quelques jours dans l’enseignement.

« Je n’aime pas les écoles de blancs », commence Jorge. « On perd notre culture avec l’éducation des Blancs. Et puis, à quoi elle sert cette éducation ? Elle est de mauvaise qualité et on va en faire quoi, après ? » Je réfléchis à son frère policier et à Alberto, qui ont pu faire des études et même des suivre des cours universitaire pour ce dernier. Puis je reste pensif, car Alberto est certainement un cas exceptionnel qui, malgré sa formation, poursuit sa vie au service de la communauté. Beaucoup de Guaranis éduqués comme des Paraguayens adoptent la voie du mépris à l’égard de leurs anciens frères indigènes, et brisent les maillons de la chaîne de la tradition. Après tout, l’école des Paraguayens, plutôt qu’enseigner à reconnaître les plantes ou suivre la piste d’un coati en forêt, détaille le nom des présidents blancs qui ont dominés les nations guaranis. Le phénomène d’acculturation est amplement connu des anthropologues, et amplement subis par les autochtones.

« Quand est-ce que tu vas manger ? », fais-je plein d’espoir à mon nouvel ami. Il se met à rire : « Quand il y a », me répond-il. Je ne saisis pas tout de suite la portée de sa réponse. Avant de comprendre que, en toute simplicité, il m’annonce que les famines sont régulières dans la communauté. Et que ce soir, je ne mangerai pas. Je jeûnerai comme le font les Guaranis, qui lorsqu’il n’y a pas, il n’y a rien. Jorge disparaît, et je me fais contemplatif. La pleine lune brille comme un soleil dans la nuit, et un concert mystique est joué par des lucioles expertes dans un ballet sur fond d’ombres nocturnes ciselés par les arbres environnant. Je me prends pour un chef d’orchestre jouant une œuvre lumineuse unique avant de m’endormir sur un fond sonore de crapauds et d’oiseaux de nuits. Le spectacle son et lumière était de toute beauté, ce soir, je reviendrai.

La vie des Guaranis

Le lendemain, le cacique se fait excuser qu’il ne peut me rencontrer en raison de maux de têtes. Les Guaranis ont la réputation de ne jamais mentir, mais il s’agit d’une légende, j’ai pu le constater à de nombreuses reprises. Ils n’aiment pas le mensonge, certes, et il est condamné culturellement. Mais je suspecte instinctivement que Chaparro me fait faux bond car il ne saurait m’enseigner quoi que ce soit en espagnol. Les deux profs de l’école viennent de faire leur arrivée, à moto, et m’accueillent à bras ouverts. Ils sont tous les deux blancs, et sont mariés. J’échange avec la femme, car son mari est occupé à distribuer du lait et des gâteaux aux enfants. C’est le seul repas certain de la journée, et peut-être la seule raison de la ponctualité et l’entrain des Guaranis. « J’aimerais tant leur permettre de sortir de cette pauvreté, c’est ma mission », m’explique Raquel. « Je veux leur donner une chance de sortir d’ici, et de pouvoir devenir avocats ou médecins ».

Je pense aux jésuites évangélisateurs du XVIIe siècle, car rien ne semble avoir changé. La même envie de sauver des âmes, de modifier la vie des communautés avec lesquelles on échange. Raquel me confie vivre depuis quatre ans avec les habitants d’Arroyo Moroti, et ne s’est jamais posé la question de savoir s’ils sont heureux ainsi. Je tente de lui demander ce qu’est une bonne vie selon elle, mais au lieu de philosopher avec moi elle se ferme en m’affirmant que la voie de Jésus demande qu’on ne laisse personne en arrière. C’est une femme avec le coeur sur la main, mais qui démontre qu’apprendre la géométrie sans enseigner pourquoi la géométrie est utile est aussi vain que de ne pas enseigner du tout la géométrie, comme dans le cas des colons ignares qui vinrent dépouiller de leurs terres les Guaranis il y a quatre cent ans.

Jorge, mon fidèle compagnon, me rejoins le sourire au lèvre et du reviro dans les mains, une pâte composée de farine, eau et sel. Sa joie et communicative et je me goinfre autant que possible, car « il y a », ce matin. Une fois repus, nous nous rendons à une heure de marche pour voir sa famille, qui habite plus à l’intérieur. Nous mangeons des fruits qui me sont inconnus mais qui sont délicieux, imitons le champs des oiseaux et Jorge m’apprend à reconnaître les traces laissées par les animaux de la région, tel le coati. Je lui fais remarquer que ses ongles semblent bien longs, ce qu’il confirme en me racontant que lors d’une chasse, l’un de ses chiens s’est fait trancher la gorge par un coati. Nous parvenons au hameau de sa famille, une clairière sur laquelle se trouve quatre maisonnettes et un champ agricole où je reconnais les feuilles de tabac, de maïs, et même des pousses d’herbe maté (pour boire le maté du matin ou le tereré de l’après-midi, coutumes guaranis transmises aux Paraguayens et Argentins). Un vieil homme vient nous accueillir, qui m’explique immédiatement que son champ est courtisé par toute la communauté et qu’on lui quémande souvent des céréales.

Nous nous asseyons et bavardons tant bien que mal, avec l’aide de la traduction hésitante de Jorge. L’ancien me demande : « En quoi peux-tu être utile à la vie de mes petits-enfants ? ». Je trouve ses préoccupations louables, et décide d’être aussi sincère que je le peux : « Certainement à rien, car les hommes doivent changer de l’intérieur. Je me contente d’offrir des informations sur l’extérieures. » Je ne suis pas certain que le décodage réalisé par Jorge en guarani soit fidèle, car l’ancien me lance un regard satisfait. Mais la conversation s’interrompt, car une alerte chasse vient d’être sonnée : un coati aurait été aperçu, et nous nous mettons en route immédiatement avec une arme à poing, une machette et deux chiens. Un enfant d’une dizaine d’années nous accompagne, Jorge et moi-même.

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Chasse au coati

La course-poursuite est lancée, et un vieux chien suis la piste olfactive laissée par le coati. « C’est bon signe », me fait avec confiance Jorge. Mon estomac se contracte, je ressens l’excitation animale et primitive de la chasse. Les branches que j’évitais à l’allée, je les brises en courant ; nous sommes guidés par un clébard, nous le suivons à l’unisson notre chef de meute. Puis notre mâle alpha pousse un cri de rage devant nous, et lorsque nous arrivons sur les lieux le drame est déjà terminé: un coati gît, les poils sur sa gorge laissant s’imbibant de sang vermeil. L’animal est mort, et l’enfant qui nous accompagne l’attrape sans hésitation par sa longue queue. La chasse, qui m’a semblé durer une éternité, s’est terminée avant de commencer. Je suis pourtant essoufflé.

Nous faisons notre entrée dans le hameau satisfaits comme des héros, Jorge affiche un sourire qui lui déforme le visage. Sa dernière prise remonte à il y a plus de dix jours. Depuis l’incendie de l’année passé, le gibier est invisible et les ventres creux. Durant la période de pandémie en 2020, il mangeait une fois tous les deux jours, m’a-t-il expliqué. « Un Guarani peut supporter la faim, c’est notre manière de vivre. Mais certains jours, je n’arrivais pas à me lever », avouait-il. Plus de 100 hectares sont parties en fumée, tuant une grande quantité d’animaux. « On a mangé ceux qui n’étaient pas carbonisés, mais on n’a plus revu beaucoup d’espèces depuis ». La fierté de Jorge, alors que nous nous rendons dans le coin cuisine de la clairière, tient du soulagement et non de l’orgueil.

Nous passons la journée dans la forêt, le ventre un peu vide à mon goût car la soupe de coati était quelque peu légère. Ce petit animal (c’était une femelle, avec les mamelles visibles, elle devait allaiter) pour nourrir plus de dix personnes est insuffisant. Nous faisons nous courses au rayon fruit, et dégustons de savoureuses dattes je crois. En fin de journée, Jorge prend congé et amène le reste de fruits auprès de sa famille. Je retourne en direction de ma tente, où une famille m’a préparé une soupe de poulet avec des pâtes. Les os de poulets sont décharnés, car le principe de la soupe est d’épaissir l’eau avec aussi bien la viande qu’avec les pâtes, pour pouvoir partager avec le plus de monde le frugal repas. Même lorsqu’ils n’ont que du vent, les Guaranis vous en offrent de petites brises.

Le mépris du colon

La journée suivante sera tout aussi instructive, mais bien moins joyeux. Des Paraguayens, médecins et administratifs, font leur arrivée en 4×4 pour exécuter la louable tâche d’assurer des soins basiques au Guaranis. Un dentiste et une gynécologue obéissent à une responsable du département d’Itapúa, qui occupe l’espace comme un ouragan. Elle découvre avec effroi qu’il n’y a pas d’électricité dans l’école, et explique à la gynécologue que lors de sa dernière venue, il y a trois ans, le réseau électrique était fonctionnel. Elle cherche des excuses à son impréparation, et sa méconnaissance du monde indigène va transformer en fiasco son opération.

Réunissant toutes les femmes de la communauté, elle demande à chacune d’entre elles si elles ont eu des relations sexuelles durant la nuit. Ouvertement et devant ses soeurs, chacune est sommée de décliner ses rapports nocturnes. Gênées, chacune répond par l’affirmative puis refuse de se rendre auprès de la gynécologue. La responsable paraguayenne s’offusque, s’emporte, criant que « ces femmes sont ingrates. J’ai réunis des volontaires – savez-vous combien c’est difficile, de trouver des volontaires ? – et personne ne suit les consignes. Plus jamais je ne reviendrai ici ». Les indigènes s’éparpillent, calmement, sans rien répondre.

J’observe la scène de loin et Raquel me traduit les échanges en guarani que je ne saisis pas. Je comprends cependant à quel type d’attitude les Guaranis font face : un racisme de bas étage, où la Paraguayenne, atteinte du syndrome de la sauveuse, croit avoir tous les droits sur une population arriérée puisqu’elle vient les aider. Elle est frustrée qu’on ne lui obéisse pas comme elle s’y attend. Ses émotions sont le reflet de sa maladie interne, une infirmité transmis par les colons européens, où le ne voit pas les autochtones comme des humains à part entière. Elle, qui n’oserait jamais attrouper des femmes paraguayennes à Encarnación pour leur demander si elles ont couché avec quelqu’un le jour précédent, s’autorise ici l’impensable ; car intérieurement, elle ne voit pas les Guaranis comme ses semblables. Une fois que le dentiste a terminé son affaire avec les quelques enfants qui sont venus le voir – en d’autres termes, qu’il leur a arraché des dents – la petite troupe prend la poudre d’escampette dans un nuage de poussière.

Jorge me rejoint sur ces entre-faits. Nous échangeons sur ce qu’il vient de se passer, mais il n’est pas très intéressé par le sujet. Les Guaranis n’aiment pas se fâcher, ni dire du mal d’autrui.

« Mais tu ne t’énerves jamais ?, je questionne mon guide chasseur-cueilleur.

– Je n’en vois pas l’intérêt. Tu sais, j’ai eu trois femmes. Et j’aurais pu tuer la première, mais je ne l’ai pas fait.

– Tu aurais pu la tuer ? Comment ça ?

– Ici, on a des fêtes qui coïncident avec celles des blancs. Noël, par exemple. Et l’un de mes amis de la communauté, alors que je travaillais à l’extérieur depuis plusieurs mois, m’a dit de faire attention avec ma femme, qu’elle faisait des choses louches. J’ai alors dit à ma femme que je n’allais pas rentrer à Noël, mais je suis rentré malgré tout. Je me suis rendu à la fête du village, et suis resté dans l’obscurité, pour l’observer. Après quelques danses, elles s’est éclipsé avec un homme dans les bois. Je l’ai suivie avec ma lampe torche, de loin.

– Et qu’as-tu vu ?

– Je l’ai vu avec cette homme en train de faire l’amour. Au lieu de la frapper ou la mutiler, je lui ai dit que puisqu’elle ne m’aimait plus, elle devrait rester avec cet homme, et que nous devrions nous séparer. Je lui ai aussi dit qu’elle m’avait fendu le coeur », fait dans un souffle le Guarani. Son visage est impassible, la souffrance doit être lointaine.

Je suis abasourdi par la force de cette homme, qui peut troquer sa colère pour la raison dans les moments critiques. Ses compétences émotionnelles m’impressionnent bien plus que sa connaissance de la forêt. Et je lui fais part de mon admiration.

« – Tout le monde au village m’a félicité pour ma réaction. Il y a une femme, ici, celle qui a une septantaine d’années, qui a un tendon coupé. C’est son ex-mari qui l’a puni d’une infidélité. C’est pour ça qu’elle boite ».

Du pire comme du meilleur, la société guarani dans laquelle je vis est identique à toute société. Mais cet homme Jorge, Kalil de son nom guarani, fait parti des meilleurs.

Nous partons pêcher ensemble car le cacique s’est fait encore porter pâle, et comme il me semble clair que je n’apprendrai rien sur les coutumes ancestrales guaranis, autant profiter du temps à disposition. Nous partons avec un autre enfant, d’une douzaine d’année lui aussi, qui selon Kalil, « est très valeureux car il chasse tout seul et à plus d’une heure de sa maison ». Je suppose que ce qui impressionne Kalil devrait m’époustoufler.

Alors que nous nous enfonçons dans la forêt en ingurgitant tous les fruits que nous pouvons, je réfléchis sur le futur de ma communauté d’accueil. Son extrême pauvreté oblige le gouvernement paraguayen à lui fournir des vivres. L’année de la pandémie, la communauté ne pouvait ni vendre son artisanat pour cause de Covid-19 ni chasser dans la forêt en raison des feux de forêts. L’État avait promis des vivres tous les mois, mais ils ne se seraient acquittés de leur promesse qu’une seule fois. L’électricité arrivera bien un jour dans le hameau. De tous les côtés que l’on regarde, on dénote la dépendance toujours plus accentuées de ce peuple qui n’avait besoin, autrefois, que de la jungle. Quel avenir ont les Guaranis aujourd’hui ? Ne seront-ils pas bientôt qu’une ethnie supplémentaire à ajouter sur la sinistre liste des cultures disparues ? L’une des stratégie les plus efficaces pour la défense des autochtones, alors que nous entrons dans une ère qui sera dictée par le changement climatique et la disparition accentuée de la biodiversité, est de reconnaître le rôle jouée sur cette dernière par les indigènes. Partout dans le monde, les scientifiques ont été surpris de découvrir que la richesse de la biodiversité là où les ethnies premières vivaient. Lorsque l’homme sait ménager ses besoins, il est bénéfique à la nature. Mais pour cela, il doit guérir de sa triple ignorance : apprendre à connaître ses frères humains, contempler la beauté naturelle, et surtout se découvrir lui-même. Nous reviendrons au village, Kalil et moi, laissant l’enfant pêcher tout seul, avec quelques minuscules poissons qui seront bouillis en soupe. Un repas aussi léger que les chances pour l’homme de changer, mais nous ne sommes pas revenus bredouilles. Et la relève, là bas, près de l’étang, continue sans se démoraliser.

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