Le monde des pétroglyphes de Checta

Je me suis toujours vu comme un individu rationnel et scientifique. La science, dans ma philosophie, est une approche méthodologique du monde. Le monde est constitué de causalités qui nous sont externes, et nous ne pouvons que les approximer. Aristote ou Descartes, par exemple, sont bien trop théistes pour moi. Pour Aristote, le fait d’être est un don du divin, la forme est créée. Pour Descartes, c’est la pensée qui est le fait d’un dieu. Mais pour les deux philosophes, que ce soit parce que l’on est ou parce que l’on pense, tout vient d’un dieu. Je n’ai jamais été convaincu par des processus philosophiques qui mettent en avant l’incréé pour expliquer la création. J’estime que pour pouvoir comprendre le monde, le postulat divin est un boulet intellectuel qui nous empêche d’avoir des réflexions tenant compte du hasard et du chaos. C’est pourquoi, de l’autre côté du spectre scientifique, des hommes comme La Place pour qui tout peut être calculé et l’univers ne serait régit que par des mathématiques me laisse tout autant sur ma faim. Nous sommes chaos, et le déterminisme n’amène au fond que la pensée religieuse : si tout est loi, il est évident que ces lois ont été créées. Par qui ? Par une puissance divine. Encore un dieu dans l’équation.
En voilà assez pour la rationalité. Voici venir une histoire d’irrationalité, qui heurte l’homme de science que je suis. Elle inclue des histoires de peuples autochtones, d’archéologue et de pétroglyphes. Elle relie le Pérou au Costa Rica, en passant par le Suisse que je suis.

J’ai rencontré au Pérou, à Trujillo, un archéologue, Juan Vilela Puelles, chargé de l’interprétation des symboles que l’on retrouve sur un site archéologique ou une tombe. J’avais eu l’opportunité de l’interviewer sur le site mochica nommé El Brujo (soit le « sorcier » en français). Nous vous avons sympathisé et, après mon départ de Trujillo, nous avons continué à échanger. Lors de mon arrivée à Lima, il m’a fourni les indications pour aller voir un site de pétroglyphes. Je suis passionné de culture antique péruvienne, et c’est donc avec enthousiasme que je parti voir les pétroglyphes de Checta. Juan m’expliqua qu’il s’était fait guérir quelques 22 ans auparavant un genou inopérable. Un chaman lui avait fait une intervention traditionnelle sur le lieu des pétroglyphes de Checta. Vue sur la zone des pétroglyphes de ChectaJe vis de temps en temps avec des peuples autochtones, qui m’entretiennent de médecine spirituelle et traditionnelle. J’ai appris à baisser ma garde et à écouter sans juger. Après tout, l’origine de la science est l’admission de l’ignorance. J’écoute, voilà tout.
Le site des pétroglyphes de Checta ne fut pas particulièrement difficile à trouver. Les pétroglyphes, oui. Mais après une petite heure de recherches, je finis par les trouver. Une sorte de promontoire recouvert de formes zoomorphiques et anthropomorphiques. Et bien d’autres formes dont je serais bien en peine d’en expliquer le but. Pétroglyphe de Checta agnomorphe inconnuJe pris une grande quantité de photos, car je les envois à des amis passionnés de pétroglyphes. Ne saisissant pas bien la signification de ce que je voyais, sur un coup de tête, j’envoyai une série de photos à un ami autochtone du Costa Rica, Yoel de la culture Bribri. Nous avions beaucoup échangé sur la cosmovision bribri. J’avais questionné, comme à mon habitude, afin de juger le degré de cohérence de sa religion. Il avait apprécié ma curiosité, j’avais adoré son ouverture. Nous sommes restés amis, et échangeons depuis plus d’une année.

C’est à lui que j’envoie donc ces photos, et il me répond immédiatement que les formes sont pleines d’énergie. Je le pousse à m’expliquer pourquoi. Pourquoi ces formes animales et humaines seraient emplies d’énergie. Lui qui n’a fait que voir des photos, dont certaines ressemblent plus à des formes géométriques et kabbalistiques qu’à des formes identifiables, comment peut-il ressentir cette puissance ?
Il ne me répond pas du tout de suite. J’insiste. Je le relance. Je lui renvoie plus de photos. Et quelques semaines plus tard, il me répond longuement en expliquant la raison de son silence. Il a consulté les médecins traditionnels, dont Fausto, j’avais déjà rencontré lors de mon séjour au sein de sa communauté. Ils en ont longuement discuté, car on discute beaucoup chez les Bribri, et sont tous tombés d’accord : la grande majorité des pétroglyphes représente la puissance naturelle, la relation de l’homme avec la nature, mais surtout comment l’homme voit la nature. Comment l’homme perçoit les formes qu’il voit ou qu’il ressent. Le virus de la grippe sur un pétroglyphe à ChectaEt c’est là que Yoel me fait une révélation me laisse pantois : il me renvoie l’une des photos j’avais fait précédemment parvenir, au m’indiquant que sur certaines figures des maladies sont représentés. Et sur la photo en particulier, il s’agit d’une allégorie de la grippe. Yoel m’explique que le lieu convient parfaitement pour effectuer des guérisons traditionnelles.

Yoel vit entre deux mondes. Une maladie des yeux l’incapacité actuellement. Il a recours à sa médecine traditionnelle, certes, mais il se rend également à un hôpital moderne. Il ne prend au monde moderne que ce qu’il juge utile et nécessaire, et n’a rien d’un luddite. Il n’empêche que lui et sa communauté sont capables de m’expliquer à distance le but de pétroglyphes dont on ne sait fondamentalement rien. C’est un lieu où les énergies et les maladies se rassemblent. Les Bribri en faisaient de même autrefois, m’explique-t-il, ils avaient pour coutume de représenter les maladies, eux aussi. La tuberculose avait sa propre forme, précise-t-il.
Ce qui semble être un autel dans la zone des pétroglyphes de ChectaJe ne trouve à cela aucune explication rationnelle. Moi qui recherche la vérité, je ne peux que rester observateur. Mon ami Juan s’enthousiasme par ce que ce je lui transmets des Bribris, et je lui envoie une photo de ce que j’avais détecté comme étant un autel, me fiant à mon instant. Il me confirme que c’est bien là qui s’était fait guérir 22 ans auparavant.

Le monde n’est que chaos et approximation, et je serais bien incapable d’expliquer ce qu’est la spiritualité. Mais elle existe. L’inexplicabilité de la foudre au temps d’Aristote ou de Descartes ne signifiait pas pour autant que l’électricité n’était pas réelle.

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