L’histoire aux Amériques commence à Caral… et elle s’y poursuit

Caral, 1200 ans d’histoire qui débutent il y a 5000 ans

La civilisation de Caral (3000-1800 av. J.-C.) au Pérou est la plus ancienne civilisation découverte à ce jour dans les Amériques. Elle est contemporaine de l’Egypte et la Mésopotamie antique, et serait, selon la docteure Ruth Shady Soli, l’archéologue découvreuse des premières pyramides et responsable de la gestion des sites archéologiques de la vallée de Supe, l’origine de la civilisation andine. Si pour les Eurasiens la civilisation aurait débuté à Sumer, c’est à Caral qu’elle aurait commencé pour tous les Américains. Et l’archéologue péruvienne la fait revivre aujourd’hui en sortant de terre des artefacts anciens, mais surtout en permettant aux habitants proches des pyramides anciennes de vivre de cette histoire et… de vivre cette histoire tout court.

Elle est aujourd’hui à la tête de l’organisation paraétatique « Zone archéologique de Caral« , qui emploit des Péruviens dans toute la vallée de Supe et surtout à Caral, la capitale antique. Elle gère l’organisme depuis ses bureaux de direction sis à Lima, la capitale moderne. 70’000 visiteurs admirent annuellement la « Cité sacrée de Caral », ce qui en fait un des sites les plus visités du Pérou, même si très loin derrière le Machu Picchu.

L’origine de la découverte des origines

La docteure en archéologie se déplace au fond de la vallée de Supe pour la première fois en 1979 : l’un de ses amis l’invite à vérifier ce que sont ces « montagnes de sable » qu’il vient de découvrir. « J’étais encore jeune archéologue, sans grande expérience, et travaillais sur d’autres sites. Je suis allée voir ce qu’il en était, mais je ne savais pas quoi faire avec ce lieu et après inspection, je pensais qu’il est grand comme le site de Chavín de Huántar, pas plus. Et je manque d’expérience à l’époque, je ne savais pas quoi faire avec ce lieu », explique Ruth Shady. Le passé grandiose de Caral reste donc temporairement enfoui, attendant un moment plus propice pour se faire connaître du monde.

« En 1994, je suis devenue professeure à l’université de San Marcos, et je tombe par hasard sur un plan de cadastre du site de Chupacigaros (ndlr : « suce-cigarre » en français, le surnom donné par les locaux à Caral jusqu’à ce que la docteure Shady rebaptise le lieu selon le nom du village le plus proche), réalisé par l’Institut de la Culture du Pérou. Je suis impressionnée par les dimensions du site. Cette fois-ci je suis plus expérimentée. J’en parle à quelques étudiants, et deux d’entre eux acceptent de m’accompagner les weekends pour fouiller le site. Nous dormons dans des tentes, amenant notre eau et nourriture pour survivre milieu de nulle part. Nous effectuons notre besogne sans autorisation, à l’époque c’était très différent », fait avec malice la docteure. Pendant 2 ans, les trois archéologues mus par la passion enquêtent sans relâche, retournant les pierres pour découvrir la civilisation cachée. « Je savais que c’était très ancien, car il n’y avait pas de céramique. Mais je ne savais pas encore que c’était plus vieux que Kotosh », se souvient Ruth Shady. « Nos moyens étaient si limités que j’ai demandé à un commandant de l’armée de me prêter quelques recrues pour m’aider à excaver le site ! Ce qu’il accepta, temporairement », déclare-t-elle en riant.

En 1996, le trio est fin prêt pour publier la première étude sur Caral. Elle va faire grand bruit dans les milieux académiques, mais le vacarme reste cantonné aux experts, et les fonds d’étude restent minces. Heureusement, des amis de Shady contactent le magazine National Geographic, qui décide d’apporte un appui financier en échange d’un reportage. Mais le changement tant attendu intervient en 2001, lorsque l’archéologue parvient à faire venir le président péruvien Paniagua, lequel surpris par ce qu’il voit et entend décide immédiatement de débloquer la manne gouvernementale pour soutenir les fouilles : « C’est un changement majeur qui nous permis d’œuvrer de manière multidisciplinaire et d’ancrer notre travail dans le développement des communautés locales. Deux axes qui me tiennent à cœur ».

Qu’est-ce qu’a Caral d’extraordinaire ?

Caral est si ancienne qu’elle serait la ville où la civilisation américaine aurait germé. Une quête des origines qui passionne les archéologues de tous les continents. L’ego et la compétition peuvent pousser les scientifiques à franchir les barrières éthiques, comme le confie la docteure : « Peter Fuchs, un archéologue allemand travaillant à Sechin Bajo (site archéologique péruvien), prétend qu’il aurait des datations au carbone 14 de son site plus anciennes que celles de Caral. Je suis allée sur place en discuter avec lui, évaluer le complexe sur lequel il travaille, et je n’ai pas été convaincue par ses affirmations. Devant mes doutes, Peter a craqué et reconnu que ce n’était certainement pas plus ancien que Caral, mais qu’il faut bien chercher des financements. Je désapprouve ces méthodes, elles font du tort à l’archéologie », lâche l’archéologue avec mépris.

Caral est devenu rapidement le site auquel tout archéologue ou même scientifique cherche à être associé. Le site conjugue les trois régions péruviennes (la côte désertique, les montagnes andines, la jungle amazonienne) et contient des éléments architectoniques qui seront utilisés pendant 4500 ans, jusqu’à l’époque des Incas. « Bien des éléments des cultures andines postérieures se trouvent à Caral. La dualité complémentaire (principe que les opposés sont complémentaires, à la manière du taoïsme chinois), le rôle de la femme égal à celui de l’homme, les pyramides, les larges places de rassemblement, les offrandes faites aux forces de la nature… on trouve même des spondylus, des mollusques qui viennent d’Equateur et qui sont systématiquement utilisés par les cultures andines », justifie Ruth Shady. Caral est vu par cette dernière comme le point de départ de la fameuse cosmovísion andine, voire sud-américaine. « On déduit de la taille des structures monumentales qu’une forte spécialisation du travail a dû avoir lieu, ainsi que des moyens de convaincre la population de suer pour les bâtir », continue l’archéologue.

On peut en déduire qu’une hiérarchie existait, et qu’une théocratie était responsable d’obtenir les faveurs divines. « A Caral, on trouve des représentations liées au soleil et à la lune », précise la docteure. Les cultures du nord du Pérou (les Mochicas, les Casmas) vénéraient généralement la lune et celles du sud adoraient plutôt le soleil, tels les fameux Incas. Plus qu’un point de fusion, il faudrait voir Caral comme un lieu de diffusion.

D’autre part, et c’est l’un des éléments les plus étonnants pour la capitale de 25 sites découverts à ce jour, Caral n’a pas de murailles. Aucune protection contre des envahisseurs n’a été détectée. Plus stupéfiant encore, aucune arme n’a été retrouvée : « Caral donne l’impression d’avoir été une société théocratique et pacifique », indique la docteure, « mais il nous reste bien des zones d’ombre à éclaircir. Seuls 40 corps ont été retrouvés par exemple, et encore, ce n’était que des fragments de squelettes ». Sur les 1200 années d’occupation du site, on pourrait s’attendre à un chiffre nettement plus conséquent. « Je pense que les corps sont dans les montagnes, elles doivent être abrités dans des nécropoles », présume l’archéologue.

Pyramide à Áspero

Si l’on parle de Caral comme la capitale d’une civilisation, c’est qu’elle contient les centres administratifs et religieux de 25 sites répartis dans la vallée de Supe : « Nous effectuons des recherches sur 11 sites au total, et les centres d’Áspero et de Vichama ont retenus mon attention. Dans le premier, nous avons retrouvé la « Dame au 4 tupus » (ndlr : des broches pour fermer un habit), ce qui démontre toute l’importance des femmes dans la civilisation Caral. Dans la seconde, les fouilles sont plus récentes, mais elles m’amènent à penser que les reliefs découverts décrivent le changement climatique qui aurait mené cette civilisation à son déclin. Elle semblait obsédée par l’eau, et représentait des rituels pour appeler la pluie. Les crapauds sont figuratifs du manque d’eau », avance l’archéologue.

A Caral, l’archéologie est une discipline que l’on vit au présent

« Au Pérou, l’archéologie est confrontée à deux problèmes majeurs : on a débuté la discipline avec des méthodes venues d’Europe, et le gouvernement ne comprend pas l’intérêt de l’investigation », se plaint Ruth Shady. « Or, on doit rechercher des solutions à nos problèmes actuels, comme l’exode rural ou le changement climatique ; et l’archéologie, mise en œuvre avec des concepts andins, peut offrir des solutions. Mon approche est multidisciplinaire, et notre organisation collabore avec des biologistes, anthropologues, climatologues, et bien d’autres encore. Notre mission est d’enquêter, rénover, et transmettre à travers l’éducation des valeurs et des opportunités. Nous avons une vision intégrale de notre travail », exulte la directrice.

La docteure Ruth Shady estime en effet que si enquêter sur notre passé est un devoir, il a pour corollaire l’obligation de s’ancrer dans le présent. Comprendre le passé pour mieux vivre le présent, cela pourrait être le slogan de la Péruvienne : « L’archéologie ne se cantonne pas à créer des opportunités touristiques. On peut apprendre des anciens, qui ont dû s’adapter durant des milliers d’années sans notre technologie. La matérialité du passé a une histoire ».

Par exemple, bien que l’archéologue ne puisse faire revivre les femmes et les hommes d’autrefois, elle en a importé la connaissance de la culture du coton. Des paysans de la vallée se sont mis à cultiver la fibre végétale à la manière des anciens. « J’ai montré des spécimens du coton produit à Supe à des industriels du textile lors de la COP 20. Ils étaient subjugués, et voulaient savoir si le Pérou pourrait exporter en masse du coton. J’ai douché leurs espoirs, leur expliquant que mon pays n’en produisait presque plus ». Mais l’intérêt que le coton de Caral a éveillé chez les hommes d’affaires a déterminé la docteure à encourager les villageois de chercher à en tirer profit ; l’archéologue les pousse à le cultiver des cotonniers, arguant que si les anciens le faisaient dans la vallée et ont pu survivre durant 1200 ans, c’est que la plante était en symbiose avec son environnement. En effet, il y a 5000 ans, les données archéologiques suggèrent que les habitants de Caral ont fait du coton un article de troc échangé avec les habitants d’Áspero, qui en retour leur fournissaient des poissons salés ; Shady veut redémarrer cette production et que les paysans puissent la vendre à l’étranger.

La directrice du projet de Caral est pleine d’ambitions et vise à construire à Caral un « Centre culturel de développement social ». Son objectif affiché est d’y déployer sa vision multidisciplinaire. « Il s’agira d’un centre où les enfants de la région recevront une éducation. Où les archéologues du monde entier pourront venir étudier Caral et sa méthodologie. Un lieu où l’on pourra apprendre comment développer une agriculture biologique et ancrée dans son environnement. Tous pourront en bénéficier, surtout les habitants locaux ! », s’enthousiasme la scientifique. « Les plans sont prêts, des propriétaires ont déjà fait don de 11 hectares au projet, il ne me manque que l’argent ».

Enfin, Caral c’est également une fête populaire organisée chaque année, à la fin du mois d’octobre, destinée à célébrer la redécouverte du site. Des danses, chants, rituels antiques sont menés. On joue de la musique avec des répliques des flûtes en os retrouvés, des chamans dirigent des cérémonies, et les habitants de la région sont impliqués dans la commémoration. L’archéologue voit cette festivité comme un moyen de faire un pont entre le passé et le présent, entre les anciens habitants et ceux d’aujourd’hui. Et Ruth Shady d’insister : « L’archéologie n’est pas seulement académique. Elle doit être utile. Peut-être en étudiant mieux les adaptations de nos ancêtres, nous pourrons découvrir des moyens de combattre le réchauffement climatique », effleure-t-elle.

Enfin, Caral c’est également une fête populaire organisée chaque année, à la fin du mois d’octobre, destinée à célébrer la redécouverte du site. Des danses, chants, rituels antiques sont menés. On joue de la musique avec des répliques des flûtes en os retrouvés, des chamans dirigent des cérémonies, et les habitants de la région sont impliqués dans la commémoration. L’archéologue voit cette festivité comme un moyen de faire un pont entre le passé et le présent, entre les anciens habitants et ceux d’aujourd’hui. Et Ruth Shady d’insister : « L’archéologie n’est pas seulement académique. Elle doit être utile. Peut-être en étudiant mieux les adaptations de nos ancêtres, nous pourrons découvrir des moyens de combattre le réchauffement climatique », propose-t-elle.

Les spirales retrouvées sur le site de Caral sont le symbole aujourd’hui qui incarne le mieux le secteur touristique du Pérou, elles recouvrent tous les dépliants explicatifs et publicités du secteur. Les anciens ont réussi à traverser les millénaires en raison de leurs réalisations. Mais aussi grâce à la docteure Shady et à tous les enthousiastes qui lui ont emboîté le pas. Et en cherchant dans l’archéologie un moyen d’améliorer le présent.

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