La Gambie, un moteur de justice (inter-) nationale ?

(cet article est paru dans Le Courrier du 4 février 2024)

Alors que trois ans ont passé depuis le coup d’Etat au Myanmar, on se souvient de la plainte pour génocide déposée contre cet Etat par la Gambie. Mais la Gambie peut-elle se poser en modèle?

La Gambie a porté plainte en 2019 pour génocide contre le Mynamar et se présente comme un exemple en matière de justice. Mais des voix critiques dénoncent les violations des droits humains dans ce pays, alors que le 1er février marque les trois ans du coup d’Etat militaire au Myanmar.

Le 9 janvier 2024, le président gambien Adama Barrow a été récompensé par la « Conférence africaine pour la promotion de la paix » (une initiative conjointe du gouvernement mauritanien et du « Forum d’Abou Dhabi pour la paix ») pour son engagement en faveur de la justice internationale. Lors de la remise du prix, il a déclaré être honoré de « symboliser l’engagement pour la paix […] en Afrique » ; si la Gambie est ainsi louée, c’est qu’en 2019, le petit pays d’Afrique de l’Ouest est devenu le premier État dans l’histoire à saisir la Cour Internationale de Justice (CIJ) pour violation de la « Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide ». Sa plainte a été déposée contre le Myanmar pour ses agissements envers la minorité rohingya. Elle résonne aujourd’hui en écho à la plainte de l’Afrique du Sud contre Israël devant la même instance pour génocide à Gaza.
Ndaté Dieng, une avocate genevoise et vice-présidente de la « Fondation pour la Conférence africaine pour la promotion de la paix », organisme lié à la Conférence et qui a remis le prix au président, souligne l’espoir qui repose sur le président Barrow : « Sans connaître l’avenir, j’ose espérer que le président gambien a conscience des attentes générées. L’universalité des droits humains ne peut se concrétiser qu’à travers la paix ; la justice, le développement et les droits humains sont des valeurs qui appartiennent à l’humanité toute entière ».

Adama Barrow met fin au règne de l’ancien autocrate gambien Jammeh en 2017. L’aspiration démocratique se décline alors sous de nombreux réformes : une commission de vérité, réconciliation et réparations est mise sur pied et l’on cherche des mécanismes garde-fous pour éviter que le pays ne retourne aux horreurs du passé : « Il faut avoir conscience de l’impact généré par ces années de dictatures sur la mentalité gambienne », explique Essa Njie, chercheur gambien en relations internationales aux États-Unis, « la Gambie connaît alors un élan vers une démocratisation, et cherche à se positionner régionalement comme pays défenseur des droits humains ». Cet esprit guide la Gambie lorsqu’elle devient le neuvième pays du continent à reconnaître la compétence de la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples, à la fin 2018.

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Une initiative de la Conférence islamique

Mais le petit pays enclavé débat également avec ses partenaires de l’Organisation de la Conférence Islamique (OIC) en 2018 de la possibilité de poursuivre le Myanmar pour crime de génocide. Certains de ses membres, après avoir visité les camps de réfugiés rohingyas au Bangladesh, hésitent sur la marche à suivre : comment poursuivre le Myanmar auprès de la Cour pénale internationale pour génocide, sachant que peu de nations de l’OIC ont ratifié la convention liée ? Arsalan Suleman, avocat étasunien spécialisé en droit international, suggère les avantages de la CIJ lors d’une rencontre en 2018 avec M. Abubacarr Tambadou, alors ministre de la Justice gambien : « Certains pays avaient l’ambition de forcer le Myanmar à répondre de ses crimes, mais seule la Gambie était prête à s’impliquer. Le ministre Tambadou sentait que cela devrait être son pays qui devrait poursuivre le Myanmar, car n’étant pas limité par des réserves à la convention contre le génocide que d’autres nations avaient émise. Il fit cette propostion au président Barrow, qui l’approuva », relate-t-il.

Fin 2019, la Gambie se lance dans la mêlée juridique, et requiert les services du cabinet d’avocat de Suleman pour mener la plainte contre le Myanmar. Au fil des années, le pays africain chercher à se présenter comme un exemple de transition démocratique réussie.

« Activistes emprisonnés »

Mais des voix dissonantes cherchent à questionner ce « modèle de réussite ». L’ONG Article 19, spécialisée dans la liberté de la presse, appelle en juin 2022 à « cesser les attaques [du gouvernement gambien] envers les journalistes et les défenseurs des droits humains ». Le journaliste Sanna Camara, exilé durant la dictature de Jammeh et qui est retourné dans son pays dès que les résultats des élections en 2017 ont confirmé la fin de régime dictatorial, critique également la situation actuelle : « Même si aujourd’hui les gens ne sont plus kidnappés ou torturés, les promesses du président Barrow ne sont pas tenues. Des reporters et des activistes continuent à être emprisonnés et des lois cruciales pour lutter contre la corruption ne sont pas votées. Je n’ai pas l’impression que le président travaille pour la paix dans le pays », se lamente le reporter venu en Suisse pour couvrir le procès d’Ousman Sonko, l’ancien ministre de l’Intérieur jugé au Tribunal pénal fédéral de Bellinzone pour torture et viols commis sous l’ère de Jemmah. « Le fait que Sonko doive justement être jugé hors de Banjul démontre bien que le président actuel n’a pas la détermination nécessaire pour changer le pays », conclue-t-il.
Le chercheur Njie confirme les incohérences internes : « le gouvernement de Barrow pardonne beaucoup de criminels condamnés par la justice gambienne, et beaucoup d’anciens alliés de Jemmah ont obtenu des postes-clés, aussi bien au gouvernement qu’au parlement. Les choses ont peu changé ».

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Les attentes qui reposent sur les épaules de la Gambie reflètent les espoirs des observateurs soucieux du continent africain. Il s’agit du premier pays à actionner la CIJ au titre de violation de la convention contre le génocide, et le symbole peut prendre le pas sur la réalité du terrain, car on veut garder l’espoir envers et contre tout. Un optimisme dont même Sanna Camara se fait l’écho : « Je crois vraiment que quelque chose est en train de changer en Afrique. Les populations sont plus conscientes de leurs droits. La nouvelle génération de citoyens veut la démocratie et le respect des droits humains, et les turbulences actuelles ne devraient pas nous tromper ; notre continent se dirige vers plus de justice ».

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