San Carlos de Bariloche, la Suisse de Patagonie

Les Argentins dénomment affectueusement la région de San Carlos de Bariloche « la petite Suisse ». On peut y skier en hiver, manger une ragoûtante fondue au fromage ou au chocolat, grimper des montagnes et dormir dans des refuges près de lagunes cristallines. On y trouve même une « Colonia suiza », un hameau qui s’éveille parresseusement le matin venu, au fil de l’arrivée des touristes argentins ou étrangers; les Barilochenses sont fiers des racines helvétiques de leur région. Leur ville est jumelée avec St-Moritz et Davos. Ils restent cependant plus discrets sur l’influence du nazisme sur la ville, même s’ils en parlent comme d’un conte issu du folkore européen lorsqu’on insiste. Menguele serait passé par là durant sa fuite, et Erich Priebke, un SS responsable de l’exécutions de centaines de civils italiens, devient un notable influent jusqu’à son extradition en 1995. Quant à l’influence des peuples autochtones mapuche, elle est sans remort rayée de l’histoire, les habitants préférant soit entièrement l’ignorer, soit dire du mal des indigènes. Barioloche est une ville aux origines multiples et à l’histoire agrémentée de traîtres nazis, de Suisses bâtisseurs et skieurs, et d’histoires oubliées. Son environnement naturel est certainement l’un des plus magiques de l’Argentine, composé de dizaines de lagunes andines trônant au sommet des montagnes à quelques pas de la ville. Bariloche est un paradis de beauté et de complexité, situé au nord de la mythique région de la Patagonie.

Laguna Jakob

San Carlos de Barioloche, fusion d’Européens et Mapuches

Mais Bariloche est bien plus que cela. Comme bien souvent en Argentine, l’histoire récente est enracinée dans un passé fait de spoliations et de conflits avec les peuples premiers du continent. Faisant la part belle aux coutumes européenes, de nombreux  Argentins ignorent l’orgine de la boisson qu’ils partagent en groupe quotidiennement, le maté. Il serait inconcevable dans ce pays de ne prendre le temps, en matinée ou lors du goûter, d’ingurgiter au moyen d’un paille métallique (la bombilla) cette eau bouillante versée sur de la yerba llex paraguariensis, plus connue sous herbe maté. Cette coutume que les Argentins ont dans la peau, est en réalité d’origine guaranie, l’ethnie orginaire des anciennes forêts du Paraguay. Les Argentins sont également nombreux à tomber des nues lorsqu’ils découvrent que l’origine toponymique de Bariloche provient de la langue mapuche vuriloche, signifiant « gens au-delà de la montagne »; en effet, les Mapuches, originaires du Chili voisin, désignaient ainsi les ethnies ennemies qui vivaient par-delà la Cordillère des Andes. L’Argentin ne regarde pas au-delà des cimes de son passé, bien que les langues et traditions des peuples autochtones se soient implantées jusque dans les os des descendants européens.

San Carlos de Bariloche est une fusion des histoires anciennes et actuelles; si elle doit la partie « Bariloche » à son passé mapuche, la partie « San Carlos » proviendrait d’une erreur d’un pionnier anglais écrivant à « Don Carlos Wiederhold », un commerçant germano-chilien installé au centre de l’actuelle Bariloche, qui fut le premier à s’y établir. Le pionnier, peu familier du « Don » d’Amérique Latine (un mot de respect pour les hommes, comme le serait « monsieur » sous d’autres latitudes), s’addressait épistolairement à lui comme « San Carlos » – soit « saint » – et sanctifia bien malgré lui le Germano-chilien. « San Carlos de Bariloche » est ainsi né d’une erreur de traduction d’un Britannique et du mépris mapuche pour les tribus ennemies qui vivaient par-delà la montagne.

Laguna Negra Bariloche

Les Mapuches, s’ils sont à l’origine d’une partie du nom de la ville, ont pourtant bien faillit ne jamais survivre à l’arrivée des colons. Lors des affrontements terribles entre les nouveaux arrivants et les premiers locataires, les Mapuches utilisent des tactiques de guerrilla pour faire face à la guerre asymétrique contre les envahisseurs. Au paroxysme du combat, lors de la campagne de la Conquête du Désert (1879-81), le général Julio Argentino Roca décide d’en finir une bonne fois pour toute et décima un grand nombre – un nombre encore sujet à recherche –  de Mapuches. A tel point que l’historiographie de ces dernières décennies ose parler de génocide : de nouveaux historiens osent attriber à Roca la volonté d’exterminer toute trace de cette ethnie qui résistait farouchement aux envahisseurs au moyen de nouveaux documents en leur posession. De héro de la nation argentine, il se mue progressivement aujourd’hui en assassin pour une certaine partie de la population argentine. Les jeunes, en quête de réconcialiation avec leurs multiples racines, sont plus enclins à écouter une nouvelle façon de raconter l’histoire.

L’animosité entre les vainqueurs et ce qu’il reste des vaincus se cristalise dans une statue du général Roca qui trône dans la place principale de Bariloche. Représentation de l’Argentine moderne pour les blancs, symbole d’un génocide pour les descendants autochtones, ces derniers la recouvrent depuis quelques années de grafitis hostiles : « Dehors, Roca! », « Justice, vérité, mémoire » ornent la sculpture et ses alentours. « Il ne s’agit que de quelques énervés qui se prétendent descendre des Mapuches. Certainement les descendants de ces Mapuches qui ont autrefois vendus les territoires que le gouvernement argentin leur a donné, et qui aujourd’hui réclamment ce mêmes territoires ancestraux qu’ils ont eux-mêmes vendus. Tout cela est politique et financier », m’explique Eleanore, une descendante d’un famille suisse qui est arrivée au début des années 1920.

L’influence helvétique est inédite à Bariloche. On trouve à quelques vingt kilomètres du centre de la ville la « Colonia suiza », où se sont installés des pionniers du canton du Valais à la fin du XIXe siècle. Les frères et soeurs Goye, cherchant du travail, sont attirés par les terres offertent par le gouvernement argentin soucieux d’établir une présence européenne et de se développer à l’Européenne. Les Valaisans s’établissent à quelques kilomètres de l’actuelle Bariloche, dans un lieu qui leur rappelle les Alpes suisses. Les Goye s’adonnent à la culture des fruits et gagnent des prix nationaux, tant et si bien que leur succès parvient jusqu’aux oreilles de compatriotes; d’autres familles helvétiques, les Mermoud, les Cretton, les Jacquard, les Fotthoff les rejoignent et la colonie gagne en importance.  C’est l’une des rares colonies suisses qui ait survécu à l’épreuve du temps, dont l’histoire est retracée dans un musée sur place.

Création d'une barre de chocolat de 120 mètres à Barioloche, Argentine
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Il existe à Bariloche de nombreuses similitudes avec la Suisse. Le lac Nahuel Huapi, d’une surface très proche de celle du lac Léman (531 km2 contre 580 km2), s’alimente de glaciers environnants. Le paysage rappelle bien quelque chose de la Suisse, bien que les montagnes paraissent plus proches et soient plus  basses que les Alpes. On fait du ski en hiver, on mange de la fondue au fromage et au chocolat – cela reste toutefois un met coûteux, réservé aux grands évènements. On ingurgite également des kilos de chocolat, et la réputation de Bariloche n’est plus à faire sur le sujet : des touristes sont venus de toute l’Argentine le 15 avril 2022 pour assister à la réalisation de la plus grande barre chocolatée du monde. 100 personnes ont préparé un mastodone de cacao d’une tonne et demie s’étalant sur 210 mètres lors de la fête du chocolat.

Immigration suisse

La première génération de Suisses venus à Bariloche n’est plus. Mais certains de leurs enfants, lorsqu’on les cherche avec ténacité, sont encore en vie. Andrés Lamunière est l’un d’entre eux, né en 1922 et centainaire cette année. Il peut marcher, bien qu’avec peine, et se souvient de toutes les évennements d’il y a 80 ans. De père genevois et de mère vaudoise, l’homme est étonnament en forme pour son âge : « J’ai marché durant tout ma vie », fait-il en voyant mon regard étonné. Andrés a été comptable pour plusieurs entreprises argentines, journaliste, et, bien que sa langue maternelle soit le français il l’a oubié. Son amour pour la Suisse a toujours été vivace, il a par example fondé avec des amis la « société helvétique », un association en charge d’organiser dès 1959 la célébration du 1er Août suisse. Il passe à l’occasion de la Fête National du yodl et retransmet le discours du Conseil Fédéral au moyen de cassettes audio que lui transmet l’ambassade suisse à Buenos Aires. Le vieil homme entretient une relation éloignée avec la Suisse, parle de coutumes du montagneux pays comme s’il l’avait connu. « Nous restons attachés à l’identité suisse », m’explique sa fille Eleanore, « mais nous n’avons jamais eu les moyens de voyager dans ce pays, et on ne parle ni le français ni l’anglais ». « J’ai un grand respect et de l’admiration pour la volonté d’indépence des Suisses, qui se voit dans le Serment des cantons primitifs », proclame Andrés avec un grand sérieux.

L’Argentin a beau avoir oublié le français, il a une mémoire à toute épreuve dans sa description du développement de Bariloche. Un peu à l’image de la Suisse, elle est pauvre et peu peuplée à ses débuts, 1’000 habitants au plus en 1911. C’est l’époque où  Buenos Aires veut transformer le bourg en village industriel : on parle de faire venir le chemin de fer, mais il n’arrivera qu’en 1934. Tout comme en Helvétie, on prend son temps pour faire aboutir les grands projets.

Laguna Negra Bariloche

En 1929, la crise touche les habitants de Bariloche comme dans le reste du monde. Le temps est à la débrouillardise, et la mère d’Andrés transforme leur maison en hôtel pour pouvoir boucler les fins de mois. On cherche à surivre, alors la famille se lance également dans la vente de confiseries et douceurs, vivotant suffisamment pour se permettre d’envoyer Andrés étudier au Chili. A son retour, l’armée attend le jeune descendant suisse, mais son père qui en Suisse éclairé ne voit pas d’un bon oeil le service militaire (la Deuxième Guerre Mondiale bat son plein), trouve un travail à son fils dans l’administration publique, permettant ainsi à Andrés d’esquiver ses obligations guerrières. Il fonde une famille et fait ses débuts dans la comptabilité qu’il affectionne tant. La Suisse et les chiffres sont autant de  passions pour le centenaire, et seule l’arrivée de ses enfants viendra bouleverser son sens des priorités. Un peu, du moins.

Dans les années 50, Bariloche se développe à grande vitesse. Elle atteint 50’000 habitants, et la vie des pionniers d’autrefois n’est plus qu’un lointain souvenir. On vit désormais beaucoup du tourisme, en particulier du tourisme argenté. L’hôtel emblème de Barioloche, le Llao Llao, acceuille la haute société argentine. On vient se relaxer aux pieds des montagnes, mais aussi gravir celles-ci : le boom économique rend Barioloche méconnaissable aux yeux des anciens, bien qu’elle se refuse à construire en hauteur : on utilise du bois, et l’on fait ressembler les bâtiments à des chalets suisses. On fait du ski aussi, avec des équipements faits maison. Dans les années 30, tout n’était qu’improvisation, mais les années 50 sont les début de la Bariloche moderne, qui devient même une capitale nucléaire.

hotel Llao Llao Bariloche Argentine
Hôtel LLao Llao

Immigration brune et imposture

En effet, des décennies après l’arrivée des colons suisses, un nouveaux type de migrants fuient l’Europe, cette fois-ci  cherchant à échapper à la vengeance des Alliés : les politiciens ou scientifiques nazis trouvent refuge dans plusieurs pays sud-américains, comme le Brésil, le Paraguay et l’Argentine. C’est le cas de Ronald Richter, un physicien autrichien,  homme mystérieux aux multiples nationalité, dont le doctorat n’a jamais été publié et qui a travaillé en Allemagne de 1939 à 1943 sur un projet de réacteur nucléaire. En 1945, lors de la défaite d’Adolf Hitler, il émmigre en Argentine, recommandé par un ami qui l’introduit auprès de Juan Domingo Perón, le président argentin de l’époque. Ce dernier, qui souhaite  développer rapidement son pays, est entousiasmé par le physicien lorsque celui-ci lui propose de développer la fusion nucléaire pour l’Argentine. Perón exulte. Il lui donne les moyens financiers et lui fait bâtir un centre de recherche nucléaire sur l’île de Huemul, située en face de Bariloche à quelques centaines de mètres de la rive. Le projet au nom de code « Huemul » vient de naître, et Richter s’attèle à faire de ses promesses une réalité. Il semble persuadé que l’énergie infinie est à portée de main, et explique en 1951 à Perón qu’il est parvenu à produire une fusion nucléaire.

Enthousiasmé par l’assurance du physicien, le Président annonce lors d’une conférence de presse que l’Argentine va devenir une grande puissance énergétique. Malheureusement, lors de nouveaux essais les résultats ne sont en rien ceux ambitionnés. Perón, dubitatif, nomme une commission composée des physiciens argentins pour vérifier les travaux de l’Autrichien naturalisé Argentin : le constat est sans appel, les théories et les expériences de Richter sont fumeuses. En 1952, le projet Huemul prend fin et l’île est abandonnée. On peut aujourd’hui encore visiter les bâtiments de Richter de forme informelle, en louant un kayak et se rendant à l’île.

Cet échec monumental a toutefois donné naissance au Centre Atomique de Barolche. Un pôle d’excellence argentin pour la recherche nucléaire est né sur les cendres des promesses manqués d’un ex-nazi.

Le paradis n’existe pas

Les Barilochenses portent une affection sincère à leur ville s’étirant sur les bords du lac Nahuel Huapi. San Carlos de Bariloche, pour peu que l’on prenne le temps de creuser aux flancs de ses montagnes, recèle quantité d’histoires étranges, faites de passions violentes et amoureuses. Au pieds des montagnes de la Cordillères des Andes, qui observent avec leurs yeux humides et impassibles la comédie humaine se dérouler depuis des siècles à leurs flancs, on serait en mal savoir quoi préférer : les somptueuses lagunes qui observent ou les habitants qui vivent avec une énergie folle.

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