Religion et modernisme, réflexions sur le dogme religieux, la croyance monothéiste et le pacte social

Des emprunts aux différentes cultures

Il est une lecture passionnante des religions monothéistes : la mise en parallèle avec les autres cultures (et religions) qui leur préexistaient, ou qui leur étaient contemporaines. Ces comparaisons sont stupéfiantes, tant il est surprenant de constater combien nombre d’histoires sont identiques. Et n’ayons pas peur des mots : les saints écrits puisent une partie de leur inspiration ailleurs. Tel le déluge universel, si important pour tous les monothéistes : les Sumériens, par exemple, peuple vivant dans l’actuelle Irak au Ve millénaire (désolé pour les créationnistes) avant notre ère, se transmettaient déjà l’histoire des trombes de pluie qui allaient purifier la Terre, avec dans le rôle de Noé un homme du nom de Outa-Napishtim. Sans oublier quelques milliers d’années plus tard, mais dans la même civilisation, l’enfance de Sargon 1er, futur roi de la région, qui fût retrouvé dans un panier voguant sur l’Euphrate, abandonné à sa naissance. Toute ressemblance avec un personnage connu, tel Moïse, serait purement fortuite.

Autre emprunt, la virginité synonyme de pureté de l’âme, était très répandue dans la Rome antique. Les femmes réellement pures accouchaient sans avoir de relation sexuelle : le mythe de la vierge Marie avant l’heure. Mais n’en n’attribuons pas la paternité aux Romains pour autant. Après tout, ils ne faisaient que copier le culte égyptien d’Horus, né d’une vierge quelques milliers d’années auparavant (les Romains avaient une lecture bien particulière du mythe osirien où Isis, qui redonna vie à son défunt époux, était et restât vierge).

Que dire du culte de Mithra, le dieu soleil perse, qui émerge au 7ème siècle avant JC ? Né un 25 décembre, appelé le « bon berger », le culte se pratiquait en psalmodiant « Celui qui avale ma chair et avale mon sang demeure en moi et je demeure en lui ». Le culte instaure un jour sacré, le « jour du Seigneur » : le dimanche. Entouré sa vie durant par 12 disciples, Mithra mourut pendant 3 jours avant de ressusciter. Cette grande religion qui aurait pu être la nôtre – car elle fût en concurrence directe avec le christianisme dans l’empire romain – semble ne jamais être morte, mais plutôt dissoute dans le dogme adverse. La liste des « emprunts » à Mithra, lorsqu’on recherche en profondeur, est sans fin. Cela n’a rien d’étonnant, car le syncrétisme était la règle dans l’empire romain : ce qui nous plaît, ce qui nous est utile et nous sert, on le prend au camp vaincu. Ainsi de la prise de Junon (et de sa statue), déesse protectrice de la première ville étrusque battue par Rome; le christianisme n’a fait que suivre une tradition vieille de mille ans, en incorporant tant bien que mal des idées contradictoires du divin.

Un croyant pourrait voir là une confirmation de sa littérature : Dieu n’a pas attendu Moïse ou Jésus ou Mahomet avant de porter la bonne parole. Dieu expliquait déjà aux civilisations pré-monothéistes comment se comporter pour gagner le royaume des cieux. Au grand nombre connu de prophètes qui prodiguèrent la bonne parole dans le monde, Dieu a lancé également quelques prophètes avant-gardistes, et bien avant qu’on ne reconnaisse Dieu comme étant seul et unique, incréé et intangible. Soit. Mais alors… qui croire ? Les peuples anciens respectant ce que leurs prophètes de l’époque leur conseillaient ont disparus en tant que civilisation, malgré leur soumission. A la place, d’autres religions se sont installées, des religions fortement inspirées par leurs écrits et leurs traditions orales. Le judaïsme est vieux de 3000 ans, le christianisme de presque 2000, et l’islam s’approche de ses 15 siècles. Ce sont des réussites religieuses exemplaires, dotées d’une longévité extraordinaire. Mais le plus exceptionnel, c’est que chacune s’inspire très, mais alors très fortement de sa précédente.

En plus d’être chacun le descendant de son prédécesseur monothéiste, les monothéistes s’inspirent de manière outrancière des philosophies de leurs prédécesseurs et de leurs contemporains polythéistes. Ce faisant, ils valident les thèses de leurs adversaires, du moins les faits. Ainsi, le désaccord reste focalisé sur l’interprétation des faits. Chaque famille religieuse n’en est réduite qu’à être une école interprétative; on s’éloigne un peu plus encore de la Vérité, soit la raison d’être même d’une école religieuse.

Dans ce fatras de dogmes si semblables philosophiquement (bien qu’au niveau superficiel uniquement) mais si dissemblable dans leurs interprétations… qui croire ? Les civilisations qui suivaient déjà des histoires plusieurs fois millénaires ont disparu. Leurs noms, leurs histoires sont l’apanage des seuls érudits. Bien qu’étant les inspirateurs des monothéismes postérieurs, elles n’existent plus. Ce n’est donc que la survie d’une religion qui en fait la détentrice de la force de sa Vérité. On rejoint une interprétation plus sociologique, plus politique de la religion. Essaimer, recruter, des actes sans plus aucun rapport avec une Vérité seule garante de la vie éternelle. L’éternité bienheureuse ne dépend plus que de la force politique de sa propre famille religieuse. Sa vérité est conjoncturelle, soumise aux aléas territoriaux et victoires guerrière. Comment accepter un tel plan divin ?

Les voies divines sont impénétrables

Réponse classique du croyant, à une question à laquelle il n’a pas de réponse : je ne sais pas pourquoi telle ou telle chose est ainsi, mais c’est la volonté de Dieu. Ainsi, à la question de comprendre pourquoi un empereur romain, soit Constantin au Concile de Nicée, a décidé du dogme éternel de l’Église, d’aucuns répondent qu’il a été guidé par Dieu. Si la main divine peut ainsi éclairer certains choix rigoureusement incompréhensibles sans cela (pourquoi certains évangiles ont-ils été rejetés à Nicée, d’où vient le dogme qui a été choisi – imposé – à ce moment-là par Constantin et quelques conseillers), cet éclairage fait cruellement défaut lorsqu’on se penche sur les errements de l’Église durant l’Inquisition, durant l’opposition aux découvertes scientifiques. Parfois la religion est inspirée par Dieu, parfois pas.

Alors comment le savoir ? Pourquoi décider qu’un évènement, plutôt qu’un autre, est guidé par la divine providence ? A défaut de signe tangible de volonté divine, comment être sûr qu’un évènement est le fruit de l’intervention de Dieu ? Qu’est-ce qui empêche le quidam de penser que son accident est le résultat de la divine providence ? Cette pensée ne mène qu’au déterminisme le plus rigoureux : TOUT est issu de la volonté céleste. Soit, mais dans ce cas, pourquoi l’homme est-il responsable de ses actes ? Comment juger un homme, si celui-ci n’est que le jouet des puissances supérieures ? Soit l’histoire de sa vie est intégralement sujette à Dieu, soit l’homme est libre (et donc susceptible d’être jugé). Il n’y a pas de milieu; d’ailleurs, Saint Augustin, confronté à l’idée de plan divin (et donc de déterminisme), ne s’en sort aucunement; tout est Dieu, Dieu est la cause de tout.

L’acte de la prière devrait nous éclairer. La prière est une demande. Si l’on ne demande pas, l’on a rien; le seul fait que la prière existe, et donc que la possibilité de demander au Donneur suprême existe, prouve qu’il y a quelque chose à demander. Toutes les religions monothéistes ont en commun cette demande envers le Tout-puissant. Puisqu’il s’agit d’un acte individuel et libre, soit de désespoir soit de charité, il semble sensé de supposer que le libre arbitre existe. Et que tout n’est pas intervention divine. Que parce que l’homme est livré à lui-même, il peut demander des passe-droits à son Maître. Lui demander d’aider à être meilleur, lui demander la force de faire le bien.

La religion est morte, vive l’athéisme !

Tout ce qui précède reste très terre à terre. Je n’aborderai pas les trous philosophiques dont la religion est tributaire, comme l’expliquent très bien des auteurs tels Nietzsche ou Feuerbach. Mais pour les raisons très pratiques ici exposées, je vois difficilement comment un croyant peut se déclarer monothéiste, adhérant d’un dogme – ou d’un autre. Il a été démontré pourquoi un dogme, qui se doit d’être absolu et non relatif (attaché ni à une époque, ni à une région géographique) n’est pas dépositaire de la vérité universelle qu’on serait en droit d’attendre de lui. La vérité religieuse, qui doit matériellement être unique, ne l’est pas; dans la pratique comme dans la théorie, elle est plurielle et relative.

Reste le cas des relativistes qui, dans le cadre de cet essai, peuvent simplement être dénommés déistes. Hors de tout dogme, ils acceptent l’incertitude de la spiritualité; parfois, ils se contentent d’être agnostique, comprenant bien que le monothéisme (ou le polythéisme) est trop inconséquent et pose plus de problèmes qu’il n’en résout. Mais personne n’étant capable de leur fournir des réponses, ils battent lâchement en touche, refusant d’entrer en discussion sur l’incréé : « je n’en sais rien, je ne peux l’expérimenter », voilà leur seule réponse. L’agnostique sait cependant que la religion est une création artificielle, tellement humaine, et totalement inacceptable sur le plan intellectuel.

L’agnostique a donc l’avantage d’une position fruit de sa lâcheté : il n’a pas à répondre sur les grandes questions métaphysiques. Cela n’est toutefois pas le cas de l’athée, qui est convaincu (et cherche à convaincre, la plupart du temps) de l’inexistence de toute divinité. L’athée verse ainsi irrémédiablement dans le matérialisme, dans l’explication physique et palpable du monde; j’éviterai ici de développer plus en avant les réfutations qu’apporte la science moderne, qui a bien évolué depuis Laplace, Hobbes, Newton, ou même Einstein; le monde n’a rien, mais alors rien de déterminé ou de mécanique. Tout porte à croire que oui, on joue aux dés.

Cependant, il reste la justification du pacte social. La religion avait l’avantage de contraindre les sujets ou les citoyens à adhérer à un pacte social de gré – ou de force. Conventionné de manière très souple dans les sociétés polythéistes, ou au contraire rigide dans les sociétés monothéiste, le socle moral minimal que représentent les religions est quand même pratique. Les tabous, les points d’ordre éthiques qui ne portent pas à discussion évitent toute remise en cause des décisions gouvernementales. Des ordres en conformité avec la volonté divine sont moins sujets à controverse : on les applique, sinon c’est l’enfer qui accueillera le récalcitrant.

Dans une société sans religion, sur quoi faire reposer le pacte social ? La liberté et l’épanouissement individuels, bien sûr. La possibilité de s’élever, de mener une vie respectable, soit; mais sous ses beaux principes se cachent des luttes égoïstes qu’il est difficile de combattre. La rationalité, l’idéologie sont de facto des pis-aller tout aussi relatifs que la religion. Malgré ma croyance fondamentale, ontologique dans une dignité humaine débarrassée de tout carcan religieux qui serre aux entournures, on ne peut que rester pantois devant le grandiose des actions humaines filles du sentiment religieux. La religion donne un but, clairement identifié et accepté de tous; elle débarrasse de certaines scories une volonté hésitante, autorisant l’individu à se concentrer sur sa tâche.

N’en déplaise à Bertrand Russell, grand athée du XXème siècle, la déliquescence de la religion attaquée de toute part par la raison n’a pas accouché d’une forme de pacte social acceptable – à ce jour.

Pour aller plus loin : Le gros mensonge de la bible, site relatant avec esprit critique les dates bibliques.

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