Nous ne sommes pas condamnés à voir l’extrême droite au pouvoir

« Over the course of a lifetime, we face only a few moments where the decisions we make and the actions we take will shape our history for years to come. This is one of them. » Bill Clinton, Jan 25.

La situation politique est désastreuse, et provoque chez tous un mal-être palpable. Du moins, la souffrance est grande pour ceux qui souhaitent préserver une démocratie. Des pans entiers du monde que l’on a connu s’effondrent chaque jour un peu plus.

Et moi, dans tout cela, je me rends au travail mécaniquement, de fonctionnaire à l’ONU ou de boulanger. Je cherche à me convaincre de l’utilité du prochain tableau excel, de la prochaine fournée de pain ou de la prochaine requête ChatGPT. À ma souffrance interne, j’oppose mon cynisme: à quoi bon ? Le monde est fou, il n’y a rien à faire. Autant continuer ma routine, me contenter que je sais déjà faire. J’ai une vie, des enfants, un loyer et une carrière, après tout.

Mon cynisme agit comme un rideau utile à occulter cette pièce de la honte que je refuse de voir: celle où je crois qu’un autre s’y est réfugié, depuis les années 30, alors qu’en réalité, il s’agit de moi aujourd’hui.

Prétendre que « le monde est devenu fou » nous procure en réalité plus d’angoisse que de calme. A l’intérieur, nous connaissons la vérité. Seuls face à nous-mêmes, la fuite devient illusoire.

Mais nous ne sommes en rien condamnés à voir la démocratie américaine s’effondrer sans un mot, puis observer les démocraties française, britannique, ou allemande suivre le même chemin. Nous devons laisser les activistes américains nous inspirer et entrer dans notre coeur. Ils sont des dizaines de milliers à Minneapolis, des millions dans les manifestations No Kings, à nous avertir : l’extrême-droite, après tout, il ne fallait pas l’essayer. Il n’aurait jamais fallu normaliser la déshumanisation, l’autoritarisme, et le rejet de l’État de droit. Et le dialogue, ai-je envie d’ajouter.

Mais que puis-je donc faire moi, dans ce monde où Musk, Bolloré, ou Trafigura, décident de piller notre planète et nos démocraties ? Alors que nous devrions nous focaliser sur une action collective pour répondre aux défis posés par le changement climatique et la perte de biodiversité, le contrôle des armes robotiques et IA afin de ne pas nous entre-tuer, nous nous recroquevillons sur nous-mêmes et nous regardons le nombril. Y a-t-il quelque chose à faire ?

1/ Ne comptez plus sur les gouvernements, ou du moins plus de la même façon. Un gouvernement est avant tout destiné à se maintenir en place. Il nous protège du présent, mais il est terrible pour envisager l’avenir. Et surtout, une fois entre les mains de l’extrême droite, il nous tuera, comme aux États-Unis. Votons pour tous les partis qui sont intransigeants sur les règles démocratiques bien sûr, mais méfions-nous, nous ne sommes pas les seuls à voter.

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2/ Faites des choses simples. Parlez avec vos voisins, même s’ils sont barbants. Même s’ils veulent, eux aussi, expulser les immigrés et détestent Fatima, cette femme « qui ne s’est jamais intégrée ». Vous ne les changerez pas, peut-être, mais en leur donnant un peu de chaleur, vos voisins se sentiront moins étrangers à leur monde. Faites acte de résistance, prenez 5 ou 10 minutes chaque jour sur votre travail (sûrement très important, mais il ne va pas changer le monde) pour faire une petite action qui peut changer un vote.

3/ Rejoignez ou créez des associations de quartier, d’historiens, de fans de Linux ou du pain au chocolat. Des associations qui permettent de rire et d’apprendre à connaître des individus différents. Pour animer de telles associations, cherchez des gens qui comprennent l’importance de s’impliquer, faute de quoi l’association se meurt. Ces associations sont le coeur d’une démocratie; la société civile qui, aujourd’hui, s’organise aux États-Unis pour amener de la nourriture à ceux qui n’osent plus aller travailler, de peur d’être tués par ICE. Nos réseaux, de chez nous ou d’autres pays, nous seront bien utile si les choses deviennent aussi mauvaises qu’aux États-Unis.

4/ Parlez avec des gens qui ne pensent pas comme vous. Faites-le beaucoup, habituez-vous à penser contre vous. C’est le seul moyen pour dépasser les clichés, et réhumaniser la société. Une société démocratique n’est pas composée d’éléments identiques, mais de personnes opposées. Ce sont les sociétés totalitaristes où l’on cherche à créer un « homme nouveau ». Ne restez pas passif sur les réseaux sociaux : parlez, exprimez-vous.

5/ Privilégiez le coeur à la rentabilité. Linkedin est rempli de conseils pour être un meilleur employé, mais pas pour être un meilleur humain. Or, une société n’est pas une entreprise, qui aurait besoin d’employés. Nos sociétés, bien qu’extrêmement utilitaristes, ont besoin d’êtres humains à la raison bien faite. Il est impossible de bien penser, si l’on ne sait pas aimer. Au lieu de traiter tout le monde en concurrent, trouvez-vous plus d’amis. Forcez-vous à faire confiance, même si toute l’éducation occidentale repose sur le contraire.

6/ Informez-vous sur ceux qui fomentent des plans pour faire gagner l’extrême droite. Je parle ici des hommes politiques, des oligarques, des journalistes. Nos démocraties se meurent et sont en passe de se transformer en techno-financio-oligarchies, soutenues activement par des journalistes payés par ces oligarques, ou passivement par des journalistes qui refusent de qualifier avec les termes appropriés ce qu’ils voient. S’informer est un acte de résistance, ce n’est pas pour rien qu’une société autoritaire contrôle l’information. Ainsi, si chez nous tout le monde connaît Elon Musk et ses achats de votes à coups de millions… connaissez-vous Leon Black? Alex Karp? Hier comme aujourd’hui, l’information est un enjeu prioritaire.

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Il y a bien plus de choses à faire, mais faisons déjà quelques unes de celles-ci. Il est possible que nous ayons à faire des choses plus compliquées à l’avenir; habituons-nous donc à travailler en réseau, à trouver des solutions lorsque whatsapp, linkedin, sont en panne.

Car nous n’avons jamais été aussi dépendants de ceux qui cherchent à mettre à bas nos démocraties.

Nous sommes à la croisée des chemins, avec juste un peu plus de temps que les Américains pour inverser le temps. Choisissons d’agir, et parlons entre nous. Ne les laissons pas nous persuader qu’il n’y a rien à faire, c’est faux. C’est parce que nous avons laissé tomber ce qui est facile à faire, que nous avons des tâches plus compliquées à mettre en oeuvre, donc repartons sur des bases plus faciles.

Que l’action nous guide. Faisons des efforts pour casser nos routines: nous nous sentirons mieux ainsi.

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