La fin du libéralisme et la fin de la culpabilité – Israël perdra la guerre

Le sentiment culpabilité vis-à-vis des victimes, qui a conduit à la construction de l’ordre libéral mondial après la Seconde Guerre Mondiale, est en perte de vitesse depuis un peu plus d’une décennie en Occident. Il n’est pas étonnant que l’ordre libéral soit lui aussi mis à mal. Les événements qui s’accélèrent au Proche Orient depuis le 7 octobre 2023 nous le démontrent sans détour, il n’est plus question d’avoir honte des crimes commis lors de l’holocauste par exemple. Ainsi, si la « rente de culpabilité » dont bénéficiait Israël est en voie de disparition, il n’est plus question non plus d’avoir honte de l’esclavage, de la colonisation, de l’Inquisition, ou du racisme, car c’est toute la pensée d’extrême-droite qui amoindrit le sentiment de honte. Ce phénomène est le fruit d’une élite qui dans les démocraties refuse de se sentir tenue par les règles d’autrefois, de l’époque où des tabous liés aux exactions occidentales mettaient hors jeu toute remise en question de l’histoire officielle. La marmite s’est mise à bouillir au début des années 2000, n’ayant objectivement plus à se taire puisque la Guerre Froide avait été gagnée, il n’y avait plus d’ennemi universel contre lequel il était nécessaire de faire front commun.

Face aux revendications de l’extrême-droite occidentale, de moins en moins repentantes, l’échiquier politique s’est radicalisé : les gauches sont devenues sourdes à leur électorat populaire traditionnel, et les droites libérales et conservatrices n’ont gardées que le dernier adjectif. L’oubli des conséquences d’une Europe identitaire est revendiqué par la droite alors que l’autre bord semble subir l’agenda qui lui est imposé. C’est pour cela, que l’un des plus grands tabous européens est tombé depuis quelques mois : qualifier Israël d’Etat génocidaire, prendre publiquement fait et cause pour la Palestine. Passons en revue les origines de ce tabou, bien plus profond que seulement limité à l’holocauste, les changements politiques intervenus en Europe, avant d’aborder le processus de déculpabilisation lui-même qui est lié à la maladie affectant l’architecture socio-libérale construite après la Seconde Guerre Mondiale.

L’indicible de la Seconde Guerre Mondiale

Notre véritable ennemi n’est pas le pays voisin, mais la faim, la pauvreté, l’ignorance, la superstition et les préjugés.

Henry Dunant

Indubitablement, l’origine de la culpabilité qui a conduit à la création du projet libéral reposant sur des instances supranationales prend sa source sur la guerre. De la bataille de Solférino qui mène à la création de la Croix Rouge Internationale, et de la Première Guerre Mondiale qui accouche de la Société des Nations, l’Occident cherche depuis plus d’un siècle à limiter les conséquences de la folie humaine. L’histoire jugera de sa réussite ou non, car on ne peut parler des guerres qui n’ont pas eu lieu, mais ce n’est qu’après la Seconde Guerre Mondiale, où les conséquences ont été si extrêmes pour l’humanité que des mesures radicales doivent être trouvées : des organismes comme l’Organisation des Nations Unies, l’Union européenne, Bretton Woods, vont progressivement êtres mis en place. Tous ces mécanismes résultent d’un sentiment de culpabilité, car il est devenu impossible de se le cacher : la pensée raciste, suprémaciste, identitaire, tribale, est assassine. Elle mène aux pires atrocités, et son antidote est l’universalisme. Parlons entre nations, promouvons l’échange économique et politique entre elles, car dans le cas contraire, le fascisme meurtrier reviendra, de la même manière qu’il est revenu après la Première Guerre Mondiale.

Mais cette culpabilité occidentale, principalement européenne, est sur le déclin : ce qui permet à l’antisémitisme de resurgir, tout comme offre la possibilité de remettre en question l’invincible alliance avec Israël. Durant la décennie écoulée, on a vu s’effilocher l’alliance européenne avec Israël, du moins en ce qui concerne pour les nations attachées aux valeurs libérales; car les États gouvernés par l’extrême-droite, dans un retournement historique inattendu, font désormais partie, toute honte bue, d’une coalition avec l’État juif.

Du politiquement correct au « wokisme »

Le politiquement correct de la fin des années 90 aux USA l’annonçait déjà bien avant les mouvements #metoo des réseaux sociaux : certaines paroles risquant d’approfondir les discriminations, il était exigé d’user d’euphémismes. Par exemple, remplacer « noirs » par “personnes de couleur », utiliser « personnes en situation de handicap » plutôt que « handicapés », et tant d’autres qui se sont inventées au fil du temps. Influencée par les études sociologiques postulant que l’impact de la langue est responsable de notre vision du monde, et évacuant l’instinct tribal humain que le socio-libéralisme cherchait à contrôler à travers l’économie et la justice, on pensait pouvoir rendre la société plus juste en la forçant, notamment, à changer de dialecte. Il faut bien l’avouer, le politiquement correct, comme volonté de réprimer la parole discriminatoire, a échoué. Promu par les intellectuels dès les années 90, puis par les politiciens étasuniens de gauche dans les années qui suivirent la fin de la Guerre Froide, il s’agissait de prohiber la parole discriminatoire et anti-universaliste, en l’effaçant du domaine public. En Europe, cette approche culmine avec l’interdiction de nier un génocide, puis plusieurs génocides; l’État décide a priori de quoi il est acceptable de parler, même s’il n’y a pas d’appel à la violence. Ce qu’il s’est passé dans les faits, semble-t-il, est l’inverse : ce projet anti-libéral au sein du projet socio-libéral a masqué, temporairement, la montée de l’extrémisme, et radicalisé les partis politiques et la population.

Après l’élection d’Obama par exemple, certains blancs étasuniens ont décidé qu’ils en avaient assez de s’excuser, et ont « libéré leur parole » : les revendications à protéger la race blanche, la culture américaine, ont bourgeonnées avant de s’étendre à l’Europe. Dans un premier temps en Europe, la “rente de culpabilité” liée à la Seconde Guerre Mondiale fonctionne encore : lorsque le parti d’extrême-droite de Jörg Haider annonce participer à la coalition gouvernementale en 2000, tous les pays de l’UE font pression jusqu’à obtenir son éviction, il n’est pas question de laisser des fascistes prendre le pouvoir, même partiellement. En 2002, l’extrême droite reste cantonnée à 12 % en France. Geert Wilders aux Pays-Bas attaqués de toutes parts en 2008 lorsqu’il diffuse son film « Fitna ». Mais dès 2010, les coups de boutoir contre l’ordre socio-libéral commencent à payer : Viktor Orban prend le pouvoir en Hongrie cette même année, le parti de Wilders deviendra plus tard le plus grand groupe parlementaire aux Pays-Bas, l’extrême-droite français dépassera les 40 % en 2022, l’Italie est gouvernée depuis 2022 par l’extrême-droite, l’Autriche a été gouvernée durant deux ans (2017-19) par une coalition qui a inclus le parti de la liberté (le parti de feu Jörg Haider, celui-là même qui fut rejeté en 2000 !). Et comment oublier qu’en 2017, Trump met sur pied d’égalité les partisans de l’esclavage et les opposants, à Charlottesville ? Tous ces leaders d’extrême-droite ont de nombreux points communs, mais dans le cadre de cet essai nous nous limitons à un seul : ils rejettent la honte des crimes du passé et refusent de s’excuser auprès des victimes anciennes et actuelles. Qu’elles soient homosexuelles, femmes, noires, ou juives, le temps de l’excuse à leur égard est passé. L’Européen et ses descendants occidentaux (blancs) ne seront plus responsables de l’esclavage, la colonisation, et des théories raciales de Gobineau. La honte enfantée par la Seconde Guerre Mondiale n’a jamais affecté l’opposition nationaliste et conservatrice, mais ce qui est nouveau est la confiance que leur accordent les peuples. Ce n’est donc pas un hasard si l’ordre libéral, basé précisément sur ce souvenir honteux, se craquelle : Brexit, élection de Trump, remise en question de l’OTAN, de l’ONU, même l’OMC, autrefois combattue par les alter-mondialistes, tombe dans le coma. Comment parler de coopération internationale, si la légitimité même de posséder une architecture internationale est remise en cause ? D’ailleurs, pourquoi posséder une architecture qui mets sur pied d’égalité mon pays, et le pays X, violateur des droits humains ? La pensée identitaire s’est engouffrée dans l’appel d’air de la fin de la culpabilité.

Car si l’oubli est peut-être en partie à l’origine de ce changement radical, il est indéniable que l’opposition identitaire à un monde universaliste soit au moins aussi important. Une identité dont on se saisit farouchement pour attaquer le progressisme qui, semble avoir atteint un point insupportable pour une partie de la population qui ne comprend plus le projet de la socio-démocratie, ni comment préserver les droits des transsexuels va pouvoir les aider, eux, concrètement. La politique universaliste est devenue aérienne et éloignée du quotidien individuel de la majorité, précisément, car elle s’est focalisée sur la moindre des minorités (souvent sexuelle). Elle cherche à travers l’intersectionalisation[1] de ses luttes, qui sont principalement urbaines, à injecter un nouveau sentiment de culpabilité chez leurs opposants : ils seront qualifiés faute de mieux de « wokistes » (De « woke », réveillé en français)) par l’extrême-droite étasunienne puis européenne, un terme qui fait référence à l’émancipation des noirs aux USA. Ce terme est par la suite adopté par tout le spectre politique, et devient aussi polysémique que les revendications affichées par les activistes émancipés. Le « wokisme » est un projet socio-libéral, qui critique l’intolérance sociale, mais avec des outils faussement libéraux, car il est l’aboutissement du projet faussement libéral initié par le politiquement correct : on veut faire taire l’opposant, il n’est plus question de dialoguer avec le « fasciste » qui n’adhère pas aux propositions du « workisme ». Sous prétexte de libérer l’humain de ses carcans essentialiste, de multiples catégories sont créées : non-binaire, « racisé », handicapé, dont la seule intersection est la victimisation. Au contraire de la pensée socio-libérale, on réduit l’individu à quelques attributs triés sur le volet. Ainsi, pour faire taire l’identitarisme d’extrême-droite, naît un identitarisme de gauche, et bien qu’ils se rejoignent tous deux sur la nécessité de faire taire le camp opposé, le premier s’est défait de toute culpabilité, alors que le second exige du premier qu’il s’en revête à nouveau, car il n’a pas conscience des « micro-agressions », du « racisme systémique » que subissent les victimes.

L’antidote à l’intolérance historique européenne se révèle peut-être aussi dangereux que son poison : aussi bien dans #metoo que dans la parole raciste, il y a une volonté poujadiste de clouer au pilori son ennemi, en dévoilant quelque chose de caché au fond de la société, une chose honteuse qui est responsable de tous les maux. Si le complotisme explose, c’est bien parce qu’une approche identitaire du monde permet précisément cela : en perdant la vue d’ensemble et l’humanité qui relie les êtres humains, on prend peur face à la différence. Du pain béni pour les ennemis de la démocratie, notamment russes, qui ont trouvé là un talon d’Achille et se sont lancés dans une lutte hybride, mais ce sujet ne sera pas abordé ici.

Pour conclure, aussi étonnant que cette comparaison puisse sembler, le progressisme politique et son antithèse parfaite, le nationalisme identitaire, puisent à la même source du refus de se taire : les deux souhaitent faire leur coming out, sans culpabilité.

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Israël, sans culpabilité

Les Etats proto-fascistes européens, qui ne sont pas fascistes au sens du début du XXe siècle, conservent malgré tout de les caractéristiques de leurs prédécesseurs cette admiration pour la force et le culte du chef, et un certain dédain pour la séparation des pouvoirs. Dans leur mue nécessaire pour s’accaparer le pouvoir démocratiquement, ils ont remplacé dans leurs discours la « vermine juive » par la « racaille musulmane ». La culpabilité de l’holocauste a obtenu que la première parole discriminatoire soit inacceptable, mais pas la seconde. Et comme le sentiment de culpabilité va en s’amenuisant, le compromis trouvé par les partis d’extrême-droite est de n’utiliser publiquement que la seconde sans cesser en privé de penser la première, qui toutefois sort de plus en plus en souvent. Car l’extrême droite n’a plus honte de son passé, elle n’a pas honte de l’holocauste pas plus que de pas adhérer aux valeurs socio-libérales. Ce qui, au fur et à mesure de ses succès, a produit un étrange retournement de situation : ses victimes d’hier, les juifs, ne l’attaquent plus, pour autant que l’extrême-droite soutienne le sionisme. On pourrait voir là une convergence d’intérêts, ou alors, plus effrayant, une convergence de valeurs, difficile de trancher.

Pourtant, depuis 1945, les Européens ont cherché à faire amende honorable de leur crime qui a mené à la quasi-extermination d’une ethnie sur leurs propres terres. Ils ont, pour expier leur culpabilité, soutenu financièrement et politiquement l’État d’Israël, refusant de lui appliquer les mêmes standards qu’ils auraient appliqués à un peuple qui n’aurait pas été allié aussi proche, et surtout victime de sa propre folie. Alors que l’Europe perdait ses colonies, de nouvelles terres étaient colonisées au Proche Orient, en totale violation de la Charte des Nations Unies, une organisation pourtant créée pour mettre fin aux empires européens. Israël a ainsi été condamnée en 1967 à quitter les Territoires Occupées dans la résolution 242 du Conseil de Sécurité de l’ONU, et a été constamment rappelée à l’ordre depuis, jusqu’en 2016 avec la résolution 2334. Tout autre pays aussi faible (d’à peine 10 millions d’habitants), sans une telle « rente de culpabilité », aurait rencontré une résistance bien plus forte des États occidentaux qui construisaient un ordre plus ou moins socio-libéral. Mais Israël, cristallisant les péchés de l’intolérance européenne, cicatrice béante ouverte aussi bien sur le Moyen-Orient que dans les coeurs européens, obtenait tous les passes-droits de ses anciens bourreaux. L’occupation israélienne s’est poursuivie, accélérée, et la haine entre un peuple qui n’avait pas demandé à être colonisé et un peuple qui n’avait pas demandé à être génocidé n’a fait que de s’accroître au fil des guerres et escarmouches.

Faute de trouver un remède au tribalisme et retour de la maladie identitaire, l’Occident l’a recouvert d’un voile pudique de politiquement correct qui n’a cessé de rétrécir. Jusqu’à disparaître récemment, permettant à l’extrême-droite de s’allier aux juifs, et aux États libéraux européens de réduire leur soutien à Israël.

Du 11 septembre 2001 au 7 octobre 2023

Le secrétaire d'État américain Colin Powell brandit une fiole qui, selon lui, pourrait contenir de l'anthrax, alors qu'il s'adresse au Conseil de sécurité des Nations unies le 5 février 2003 à l'ONU à New York. Colin Powell a exhorté le Conseil de sécurité des Nations Unies à dire « assez » face à ce qu'il a qualifié de 12 années de défi de l'Irak aux tentatives internationales de destruction de ses armes chimiques et biologiques.
Le secrétaire d’État américain Colin Powell brandit une fiole au Conseil de Sécurité des Nations unies.

En 2003, lorsque les États-Unis attaquent l’Irak, ils utilisent non seulement l’attentat du 11 septembre comme justificatif à leur invasion illégale, mais aussi pour faire taire toute dissension : « Si vous n’êtes pas avec nous, vous êtes avec les terroristes »[2], déclara George W. Bush, le président étasunien de l’époque. De manière similaire, Israël a utilisé son propre attentat terroriste pour faire taire toute contradiction. Bien que cet attentat-ci soit réellement perpétré par des Palestiniens (alors que l’Irak n’était pas responsable des attentats du 11 septembre), Israël, tout comme les USA, ne possède aucun plan, et ses buts de guerres sont bancals. En 2003, une bonne partie de l’opinion mondiale s’était mobilisée pour dénoncer une guerre à venir injuste et inique, et les élites intellectuelles dénonçaient le risque de déstabilisation du Moyen-Orient et du terrorisme qui en résulterait. Entre 500’000 et 1’000’000 d’Irakiens ont perdus la vie, et l’un des groupes terroristes islamiques des plus inhumains, ISIS[3], a vu le jour. Depuis 2023, des critiques identiques sont adressées à Israël : absence de plan, risque d’embrasement, morts inutiles, et renforcement du terrorisme. À tous cela, Israël fait une réponse proprement « bushienne » : « si vous n’êtes pas avec nous, vous êtes avec le Hamas ».

Les Occidentaux ont assisté, dans un premier temps impuissants, aux exactions commises par Israël en réponse aux attentats terroristes du 7 octobre. La stratégie basée sur la « rente de culpabilité » s’est avérée efficace. Sans avoir la puissance économique et militaires des USA, Israël possédait d’autres atouts. Car après tout, l’Occident n’avait pas de dette génocidaire vis-à-vis des Palestiniens ou des musulmans en général. Israël, usant et abusant du cliché d’être « la seule démocratie du Moyen-Orient », les Européens se sont démêlés tant bien que mal entre la nécessité libérale de sauvegarder les populations palestiniennes, d’empêcher la colonisation qui s’est accélérée en Cisjordanie, et de soutenir Israël dans sa guerre de défense et vengeresse. Mais le contexte a fini par avoir raison de tout cela.

Un nouveau monde défait de culpabilité

But we know too well that our freedom is incomplete without the freedom of the Palestinians

Journée mondiale de la solidarité avec le peuple palestinien, Nelson Mandela, 4 décembre 1997

La guerre s’éternisant depuis huit mois a mis à rude épreuve l’alliance indéfectible entre l’Europe et Israël, voire celle entre les USA et Israël. Les images insoutenables de la population palestinienne livrée à elle-même, les propos pré-génocidaires tenus par les dirigeants israéliens (le gouvernement le plus à droite et le plus religieux de l’histoire du pays), ont fait craquer bien des digues qui avaient commencé à flancher depuis les années 2010. L’Afrique du Sud, gardienne de la mémoire du crime d’apartheid, tout comme Israël est la gardienne du crime de génocide, a porté l’affaire devant la Cour Internationale de Justice, au motif de « crime de génocide ». Le tollé est bien évidemment immense, comment comparer Israël à ceux qui sont la raison de l’invention du terme de « génocide » ? L’État juif, de toute manière, a toujours entretenu des relations nauséabondes et ambivalentes avec l’Afrique du Sud, qui sont devenues franchement exécrables lorsque Mandela déclara en 1997 que « nous savons trop bien que notre liberté est incomplète sans la liberté des Palestiniens »; qu’il ait ajouté « et sans la résolution des conflits au Timor oriental, au Soudan et dans d’autres parties du monde » n’est rappelé. Toujours est-il que l’Afrique du Sud de l’après-Mandela n’a jamais pardonné à Israël son soutien au régime d’Apartheid, et que l’État juif ne lui a jamais pardonné son soutien à la cause palestinienne.

Israel Gilad Erdan shreds the UN Charter
L’ambassadeur M. Gilad Erdan déchirant la Charte des Nations unies

Depuis cette action en justice, les événements se sont enchaînés : l’ONU, timide au début, a perdu toute réserve à l’égard d’Israël. Le Secrétaire Général (l’administration de l’ONU) est passé ainsi de « profondément bouleversé » à « [Israël risque de tuer] des milliers de civils supplémentaires et forçant des centaines de milliers de personnes à fuir ». La Rapporteuse Spéciale pour les territoires occupées déclare en mars 2024 qu’ « il y a des motifs raisonnables de croire que le seuil indiquant la commission du crime de génocide a été atteint ». Des dizaines de rapporteurs spéciaux et membres des Comités les plus prestigieux de protections des droits humains déclarent, le 10 mai 2024 « qu’Israël a été averti que ses actes pouvaient être assimilés à un génocide ». Le même jour, 143 pays (contre 9) votent pour une augmentation des droits de la Palestine comme Etat-membre de l’ONU. Enfin, le 20 mai 2024, Karim Khan, Procureur de la Cour Pénale International (CPI, mécanisme juridique hors de l’ONU), la plus haute instance de justice pénale de la planète, requiert des mandats d’arrêt pour M. Benyamin Netanyahou, Premier Ministre d’Israël, et Yoav Gallant, son Ministre de la Défense. En quelques mois, toute la structure internationale bâtie pour s’assurer que le “plus jamais ça!” ne se reproduise plus s’est retournée contre l’Etat d’Israël.

Si les États européens ne sont pas parvenus à adopter une position commune, divisés sur les actions concrètes à suivre, l’Espagne, la France, l’Allemagne, les pays nordiques, la Suisse se sont progressivement préoccupés de la situation jusqu’à, finalement, se tourner le 20 mai vers un soutien à Karim Khan et à la justice internationale, brisant là le tabou le plus grand qui soit : une partie de l’Europe ne protégera plus son allié, celui contre lequel l’impensable a été commis il y a 80 ans, et si un procureur veut enquêter sur ses crimes de guerre ou contre l’humanité, qu’il le fasse. Le Royaume-Uni est la seule véritable démocratie européenne qui n’ait pas soutenu la légitimité de la CPI à enquêter, alors que les pays proto-fascistes européens se sont engouffrés dans la brèche : l’Italie et la Hongrie notamment, quoi de plus normal que l’extrême-droite gouvernementale, qui n’a jamais promu la séparation des pouvoirs au sein de sa nation, ne vienne pas au secours de l’ordre libéral et la justice internationale. La convergence autrefois contre-nature entre l’extrême droite européenne et l’État d’Israël, qui a opportunément une longue histoire de soustraction aux décisions internationales, est totale. Et les juifs qui, en privé, critiquent ces rapprochements honteux, ne s’en ouvrent presque plus publiquement : ce soutien sont inespérés, et pour beaucoup d’entre eux, au principal chef duquel l’État d’Israël, s’en accommoderont avec joie. Comme on peut le constater, l’extrême-droite a perdu toute honte de son passé, et les juifs… instrumentalisent allègrement leur propre passé, signifiant par là qu’ils n’y croient plus avec sincérité eux-mêmes.

Dernier niveau de déculpabilisation, le plus intéressant peut-être, celui de la population. Alors que les images des exactions commises à Gaza s’additionnent, que les instances internationales crient au cessez-le-feu, que les nations brisent les tabous en matière de politique étrangère, les populations mondiales, les étudiants, les syndicats se mobilisent en masse dans les rues, les campus et les réseaux sociaux. Les manifestations sont interdites, les étudiants et les enseignants réprimés (violemment aux États-Unis), mais rien n’y fait, la population crie massivement son soutien à David contre Goliath. L’ancien tabou tombe, encouragé il faut le souligner, par le métissage progressif des nations européennes avec des populations de religion musulmane qui, elles, traditionnellement, n’ont jamais souffert de cet interdit. La bataille entre les communautés juives (et alliés) et musulmanes (et alliés) a pour effet une profonde radicalisation des discours. De nombreux juifs, rompus à l’art du plaidoyer et à s’organiser, bien mieux intégrés en Europe que les nouvelles ethnies arrivées ces dernières décennies, usent de tous les moyens de pression à leur disposition, brandissant évidemment le mot-totem « antisémitisme » pour couper court à toute voix dissonante. Avec un certains succès dans les premiers temps, puisqu’au début de la guerre, les soutiens aux Palestiniens étaient assimilés à des adeptes du Hamas. Les manifestations estudiantines ont ainsi été décrédibilisées par cette même méthode, tout comme les interdictions de manifestations de soutien à la Palestine. La politique culpabilisante est efficace dans un premier temps, mais au fil des mois, au fil des images qui parviennent de Gaza et des communiqués des instances internationales, perd de sa force auprès des citoyens indécis.

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Alors que les juifs se recroquevillent progressivement dans leur judaïté, il en va de même pour les musulmans; toute nuance est devenue inaudible depuis le 7 octobre, toute nuance devient même suspecte au fur et à mesure que la culpabilité tombe. Quand les gouvernements européens ont interdit les expressions de soutien à la Palestine dans la rue, les mots que l’on pouvait lire sur les pancartes urbaines ou sur les réseaux sociaux étaient du jamais vu dans l’espace public depuis la Seconde Guerre Mondiale : des appels à l’éradication des juifs, ni plus ni moins, visibles dans ces banderoles « par n’importe quel moyen nécessaires, honorez les martyrs de la Palestine », s’est observé par exemple à New York. Des rencontres entre manifestants pro-palestiniens et pro-israéliens sont ponctuées par des « racaille nazie ! » répondant à des « monstres sionistes ! ». Ou encore le terme de « sioniste », qui est utilisé pour agresser tous les juifs. Les deux camps se sont recroquevillés sur les traits religieux de leur cause, et chacun a perdu sa qualité de boulangers ou de père au foyer, se réduisant à n’être plus que pro-israélien ou pro-palestinien; l’essentialisation du conflit est totale.

D’une guerre politique en Palestine nous sommes passés à une guerre tribale en Occident, alimentée par la perte de toute honte de s’en prendre au judaïsme ou à Israël. Du pain béni pour la Russie qui a exploité au maximum ses armées de trolls sur internet, montant faux sites internet, relayant des images créées par intelligence artificielle, profitant de participer à l’opportunité en or de renforcer le chaos démocratique. Un sujet crucial mais qui nous dirigerait hors du cadre de cette analyse.

L’affaiblissement de l’ordre libéral profite-t-il à Israël ?

Il est temps de tirer les conclusions qui s’imposent : l’ordre socio-libéral de l’après-Deuxième Guerre Mondiale rencontre le plus grand désamour de son histoire, puisque les États proto-fascistes, de Trump aux États-Unis à Orban en Hongrie, n’y croit plus. Une partie croissante de la population occidentale n’en veut plus, et pour en arriver là, il fallait disjoindre la culpabilité liée à l’holocauste de notre architecture politique mondiale : c’est chose faite aujourd’hui, l’extrême-droite s’est défaite de son passé génocidaire et se rapproche d’Israël, et les démocraties, libérées de leur tabou, lâchent leur allié juif au profit d’une justice égale pour tous.

Il ne s’agit donc pas, malheureusement à mon sens, d’un meilleur respect des valeurs libérales qui pousse, aujourd’hui, tant de pays et d’institutions à se désolidariser d’Israël. Sinon, comment expliquer qu’Israël, alors même qu’elle a vécu le plus grand attentat terroriste de son histoire, se retrouve lâché par ses alliés et mise sur le banc des accusés ? On voit bien que les USA, qui n’ont jamais ressenti cette culpabilité toute européenne, et le Royaume-Uni dans une certaine mesure, continuent à soutenir mordicus Israël. Serait-ce à cause de l’ampleur des horreurs commises en Palestine ? Certainement en partie, mais les massacres de Sabra et Shatila, la seconde intifida, la guerre israélo-libanaise de 2006, l’opération « bordure protectrice » (2329 morts palestiniennes) n’ont pas provoqué de tels remous dans l’opinion publique européenne. Ils sont arrivés trop tôt, l’Européen était sous le joug de la culpabilité encore, et la déferlante de la pensée de proto-fasciste n’avait pas encore provoqué ses effets. Et donc, comment tout ceci risque-t-il d’affecter Israël ?

I have more faith in Hitler than in anyone else. He alone has kept his promises, all his promises, to the Jewish people.

Night, Elie Wiesel

Sur le plan international, Israël s’allie à des pays qui n’ont rien de philosémites. L’extrême-droite n’apprécie qu’en apparence l’État juif, car l’antisémitisme est constitutif de son idéologie. Le danger est que les alliés circonstanciels deviennent, à la première occasion, des ennemis politiques. Du côté des instances internationales, bien que les critiques semblent dures, il n’y a pas lieu de les sur-interpréter : le mépris d’Israël pour le droit international et sa structure politique est ancien, et sa coopération avec elles très limitées. Le cas est toutefois différent avec la Cour Pénale International : le mandat d’arrêt, s’il est délivré par la chambre d’accusation tel que l’a demandé le procureur Khan, aura deux effets très clairs. Le premier, c’est de faire d’Israël un allier toujours plus difficile à soutenir pour les démocraties. Rappelons que les États membres de la CPI, y compris le Royaume-Uni, auront l’obligation d’arrêter Netanyahou pour le remettre à la Haye. Le second, c’est un renforcement identitaire juif autour de Netanyahou; bien des juifs, pourtant opposés à la politique du Premier Ministre, voient là une attaque contre Israël, et défendront contre leurs propres intérêts la fonction de Premier Ministre, l’institution gouvernementale israélienne. Parce qu’il est impossible pour l’instant de séparer Netanyahou de la représentation du gouvernement juif, cette réaction identitaire perdurera jusqu’à ce que soit il perde le pouvoir, soit les preuves du procureur Khan soient rendues publiques et soient si accablantes, la classe politique israélienne le lâche. Dans tous les cas, à moins de désunir l’homme de sa fonction, l’enquête de la CPI renforce Netanyahou en Israël.

Autre effet interne à Israël, sa démocratie est vraiment mise à mal. Le chaos politique habituel, dû à l’éclatement partisan, empêche l’émergence de tout nouveau leader aimé et respecté par une majorité de la population. La population est divisée, et les larges manifestations demandant le départ du Premier Ministre ne doivent pas nous tromper : la démocratie israélienne est au plus mal. « La vérité est la première victime de la guerre », disait Kipling. Mais plus personne ne veut parler de Kipling : Israël ne laisse pas entrer de journalistes à Gaza, ferme les bureaux du journal Al-Jazeera, s’assied chaque fois plus sur son État de droit. Les exceptions aux règles ne cessent de se multiplier, et le fait que sa Cour suprême parvienne encore à faire rempart contre les attaques à la démocratie portées par le Premier Ministre, mérite d’être observé dans le détail : lorsque l’institution judiciaire écarte définitivement une réforme permettant à Netanyahou de s’affranchir de la supervision de la Cour Suprême, ce sont 8 juges sur 15 qui ont fait rempart. 7 juges étaient favorables à ce que le Premier ministre puisse outrepasser la séparation des pouvoirs; ce résultat est symbolique d’une société divisée, en état de guerre, et qui après s’être assise sur la justice internationale depuis des décennies, cherche à prendre ses aises avec la justice interne.

Toutefois, au-delà du Premier Ministre, Israël aura perdu une quantité d’alliés dans l’opinion publique européenne, ce qui est plus problématique pour l’État juif. Israël n’est pas les États-Unis, la plus grande super-puissance militaire et économique de l’histoire, qui n’a que faire du soft power[4]; la haine liée à l’invasion de l’Irak n’a en rien affecté son économie, son attractivité ou sa puissance. A contrario, Israël, 10 millions d’habitants, ne peut perdre ses alliés, surtout européens, où la deuxième plus grande diaspora réside encore. Israël ne peut continuer à « essentialiser le conflit », à le présenter sous des angles qui lui porteront préjudice. Par exemple, qualifier le conflit de « juifs contre musulmans », où la nationalité, la religion de ses détracteurs est sans cesse questionnée (« le président de la chambre de la Cour Internationale de Justice est libanais », « le procureur de la Cour Pénale Internationale est pakistanais », etc), car, il faut bien l’avouer, les chiffres du nombre de juifs face aux musulmans dans les démocraties sont largement en sa défaveur. C’est une mauvaise stratégie, dictée par la radicalisation tribale en cours. D’autre part, présenter le conflit comme celui de « la seule démocratie de la région », alors que les systèmes démocratiques internes et externes sont attaqués et que la « rente de culpabilité » s’est largement amenuisée, risque de renforcer l’opinion publique dans son rejet d’Israël. Des bouleversements sur la manière de traiter le conflit sont à l’oeuvre, même en ce qui concerne la science médicale.

En résumé, il est difficile de croire que les événements internationaux vont affecter Israël. Comme le disait déjà Golda Meir : « Je préfère vos condamnations à vos condoléances », car l’idée-même de l’Israël de l’après-guerre est de prendre acte que si les juifs ne s’aident pas eux-mêmes, personne ne viendra les aider. Dès ses origines, l’Etat s’est forgé une carapace l’anesthésiant en quelque sorte à la honte. Toutefois, que la honte des Européens, alliés stratégiques d’Israël, aussi bien au sein de sa population que de ses élites, soit en voie de disparition, pourrait être beaucoup plus coûteux. Surtout qu’Israël ne peut matériellement pas gagner la guerre, une guerre menée contre un mouvement terroriste qui est entremêlé au sein des Gazaouis, et qui pour être gagnée, nécessiterait l’anéantissement de 2’000’000 de Palestiniens (ce qui ne fait pas l’objet d’un tabou chez les religieux). Israël, en prolongeant cette guerre sous le coup de l’émotion (et le calcul politique égoïste), l’a perdue. Il semble qu’Israël ait beaucoup plus perdu que ses 1200 citoyens et les otages depuis le 7 octobre, alors que les corps d’innocents ne cessent de s’empiler dans un charnier ne voulant jamais prendre fin.

These Palestinian and Israeli campaigners for peace know that security for any nation is not abstract; neither is it exclusive. It depends on the security of others; it depends on mutual respect and trust. Indeed, these soldiers of peace know that their destiny is bound together, and that none can be at peace while others wallow in poverty and insecurity.

Journée mondiale de la solidarité avec le peuple palestinien, Nelson Mandela, 4 décembre 1997

Références

  1. L’approche du féminisme intersectionnalite occidental prétend que les expériences discriminatoires doivent être vues comme un croisement entre les discriminations; une femme noire ne peut ainsi comprendre l’expérience d’une femme noire handicapée. Il s’agit d’une philosophie qui ne s’intéresse plus à l’universalisme de l’expérience humaine.[]
  2. “Either you are with us, or you are with the terrorists”[]
  3. Appelé « Daesh » en France[]
  4. Le soft power est le pouvoir d’influencer d’autres États par des biais tels que la culture, alors que le hard power est l’influence par des moyens basés sur la force, principalement militaires.[]

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