Questionnements éthiques d’Abreuve ta Science sur une Pour une poignée d’ivoire

Dominique Lamiable a formulé quelques questionnements éthiques au sujet de mon livre “Pour une poignée d’ivoire” sur son blog “Abreuve ta science”. Je profite de cette occasion pour développer ici une réponse sur certains auto-questionnements figurant dans l’ouvrage.

DL: “Ce qui est extrêmement intéressant (et inquiétant…), c’est de voir comment de petites associations d’activistes […] agissent en dehors de tout réel contrôle ! La vraie question (et l’auteur se la pose bien) c’est, est-ce que parce que l’on estime être du côté des «gentils» […] on a, justement, tous les droits ?”

Je poserais la question sous un autre angle: est-il acceptable, lorsque les États n’obtiennent que des résultats limités en matière de protection de la mégafaune africaine, que la population se soulève pour protéger la biodiversité ? Existe-t-il un droit de résistance autorisant une action en dehors du monopole de la violence légitime, lorsque ceux qui la possèdent se désintéressent du péril qu’encourt la vie sauvage du continent ? Existe-t-il un droit à la légitime défense, alors que la biodiversité disparaît ?

Pour qu’il existe légitime défense, il est nécessaire d’établir l’urgence. Alors que la biodiversité de la planète s’éteint (70% de perte des vertébrés en 50 ans), on ne saurait prétendre qu’elle n’existe pas. Peut-être que la notion de biodiversité semble lointaine à toute personne n’ayant jamais visité un pays au foisenement animalier, mais la perte de biodiversité affecte à la fois les écosystèmes africains et mondiaux. Sous un angle purement égoïste, une planète sans biodiversité est une planète qui ne produit plus de nouvelles espèces, ne peut plus s’adapter aux nouvelles données géologiques/climatologiques, où nous ne pourrons même plus faire pousser l’herbe pour nourrir nos vaches domestiques (mauvais example, il s’agit de l’une des pires pollutions actuelles). Faute d’insectes butineurs, la pollinisation diminue, les plantes ne se reproduisent plus et ne peuvent s’adapter, le déséquilibre climatique s’accélère par conséquent, et c’est l’humanité qui est en danger. Nous ne pouvons créer d’aliments ou d’arbres en laboratoire, il nous est nécessaire d’avoir accès à une matière organique qui est précisément en cours de disparition.

Sous un angle empathique et non égoïste, les animaux ont toujours habité nos rêves et nos vies. La particularité de notre espèce est de se prendre d’amour pour toute sorte d’autres animaux, qu’ils soient domestiqués ou nom. Nous leur donnons des noms, souffrons comme si nous perdions un ami de la famille à leur mort : les animaux enrichissent notre vie intérieure, car l’empathie pousse Homo sapiens à chercher une diversité sociale. Notre espèce a pour particularité de rechercher la diversité aussi bien dans ses activités, son alimentation, ou ses relations sociales. La répétition ne sied guère à notre espèce, ce qui explique peut-être pourquoi nous inventons, et inventons des sentiments et des objets en observant les chiens, oiseaux ou libellules. Car nous pouvons nous projeter en eux grâce à notre empathie, et dépérir si la diversité d’interactions qu’ils nous offrent venait à nous manquer.

L’urgence est donc établie, mais la question de légitime défense reste entière. Elle doit à mon sens être à la fois légale et efficace. Prenons tout d’abord la question de l’efficacité : car sans celle-ci, comment justifier que certains d’entre nous se mettent à combattre le crime organisé à la manière d’une milice. Si l’enfer est pavé de bonnes intentions, c’est certainement par défaut d’efficacité que les plus honnêtes y finissent malgré tout. Or, est-ce que la milice d’EAGLE, recrutée par les animaux de la savane, produit des résultats satisfaisants, conformes à ses valeurs de protection de la nature ? On peut l’affirmer sans hésiter : en 20 ans d’existence, EAGLE a emprisonné 2’000 trafiquants. Soit 100 criminels chaque année, alors que l’organisation n’opère qu’avec des effectifs réduits sur 9 à 10 pays africains. A mes débuts auprès d’EAGLE, j’ai calculé qu’un bureau national tournait avec l’équivalent d’un salaire de haut cadre du WWF; avec un budget établi à 9 ou 10 cadres de l’organisation du Panda, EAGLE arrache des résultats supérieurs à ceux de toutes les polices du continent en matière d’arrestation de trafiquants.

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Mais voilà, l’urgence établie, l’efficacité des actions démontrée, il reste le problème de la légalité, soit le monopole de la violence légitime, cette pierre angulaire sur laquelle les démocraties reposent : seul l’Etat est autorisé à recourir à la force sur son territoire. En effet, si les concitoyens se mettaient à espionner et arrêter leurs voisins sans en avoir le droit, nos sociétés resteraient-elles aussi pacifiques, ou ne feraient-elles pas face à des troubles publiques constants ? Est-ce qu’EAGLE, une ONG d’activistes, ne contrevient pas aux fondements des démocraties ?

Pour répondre à ce problème, tout d’abord définissons ce qu’est un activiste. Il n’oeuvre pas pour son propre intérêt, mais pour le bien commun. Il met son énergie au service de cause qui dépassent sa propre personne, sa propre famille, son cercle immédiat. Il vise à modifier un comportement ou une situation qu’il juge immorale au sein de la société, agit en groupe ou seul. Il n’est jamais élu, ne représente rien d’autre que les valeurs qui l’animent. Au contraire d’un politicien, la légitimité d’un activiste provient de la justesse et l’universalité de sa cause, et non du vote populaire. Ainsi, lorsque les débats sur la torture et la peine de morts ont été menés par les premières ONG d’activistes, ils reposaient sur les valeurs et la qualité des arguments échangés, ainsi que sur la puissance de persuasion des quelques membres de la société civile qui voulaient faire avancer les choses dans la “bonne” direction. Et c’est bien là que réside le problème : qui sont ces activistes qui décident de ce qui est juste ou ce qui ne l’est pas, et même de quels moyens doivent être mis en oeuvre pour atteindre cette justice ?

Les activités d’EAGLE, consistant à mettre en prison des malfaiteurs, amènent les activistes à se subsituer aux forces de l’ordre (et bafouer le monopole de la violence légitime). Ce qui provoque les interrogations éthiques que je partage dans le livre, à savoir “a-t-on le droit de tout faire au nom de la défense des animaux” ? Toutefois, il me faut préciser les éléments suivants, qui ne figurent pas dans Pour une poignée d’ivoire : l’objectif final d’EAGLE est de renforcer l’Etat de droit, et l’ONG forme les policiers et le personnel administratif gouvernemental. L’ONG passe également des accords avec différents ministères, dont je ne peux révéler les clauses ici, mais qui prennent la forme de partenariats avec le gouvernement du pays d’opération. Enfin, aucun activiste d’EAGLE ne possède d’arme ni d’objet qui soit illégal dans le pays. La “violence” se résume à infiltrer des réseaux criminels, gérer les policiers en conformité avec les accords en vigueur, et transmettre les informations aux avocats des ministères publiques.

En d’autres termes, et pour conclure : il est évident que le travail des activistes d’EAGLE outrepasse le communément admis. Faire bouger la société n’est pas vu comme un acte de manifestation ou discursif, mais bel et bien comme une assistance à mégafaune en danger, un peu à l’image de personnes qui mettraient fin à une agression dans la rue, avant même l’arrivée des secours car les secours n’arrivent jamais. Les États ne font rien contre le trafic animalier (et un petit peu sur la question du braconnage, thème plus facile à gérer); parce que les animaux sont muets, EAGLE décide d’être à la fois leur porte-parole et protecteur. Sachant que ce sujet vital pour l’humanité n’intéresse que peu les pouvoirs publics africains ou d’ailleurs, à défaut d’obtenir prochainement une loi “d’assistance à biodiversité en danger”, les activistes d’EAGLE décident de prendre certaines aises avec les frontières de ce qu’il est possible ou non de faire. Ils permettent d’assurer qu’un plus grand nombre de perroquets gris du Gabon, d’éléphants, de pangolins survivent à la vénalité et à l’égoïsme humain, démontrant que la question du trafic animalier est affaire de corruption et de volonté politique, pas de moyens financiers. Elle est efficace et vise le bien commun.

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Bien que l’éthique de l’action doive être sans cesse être questionnée pour ne pas faire n’importe quoi, les questionnements présentés dans mon livre sont ceux d’un débutant dans le domaine. Avec le temps, ils se sont effacés, car les résultats aussi bien pour les animaux que les humains sont probants.

Je ne suis pas un utilitariste pur au sens de John Stuart Mill; mais je le deviens peut-être un peu plus lorsque le danger frappe à notre porte. Je crois qu’il s’agit là d’un comportement assez commun, car s’il s’agit de laisser toute la mégafaune africaine être décimé uniquement pour rester droit dans ses bottes, nous aurons bien plus perdu que quelques encornages dans les livres de lois.

DL: “Jean-Claude Vignoli indique « mes croyances du passé (note personnelle : de l’époque où il défendait les droits humains) ont fait place à un athéisme de forcené ». Serait-il passé du côté «obscur» de « La Force » comme Anakin Skywalker, mais sans s’en être rendu compte ? “

La combinaison de Dark Vador serait un peu lourde à porter dans la chaude Afrique de l’Ouest. Mais cette comparaison est intéressante, car le côté obscur de Star Wars reflète l’individualisme et l’égoïsme, alors qu’EAGLE se consacre à la protection du vivant, soit au bien commun et à la collectivité. Ni Dark Vador ni Palpatine ne se sont jamais posés la moindre question sur l’éthique de leurs actions, car le crime n’a pas d’états d’âmes : il est en quête d’argent facile et de pouvoir, il se contente de détruire sans interrogation. Seuls les bâtisseurs se demandent comment oeuvrer à un monde meilleur, évaluant les conséquences potentiellement néfastes de leurs actions. Lorsque l’on se met au service de la communauté, on est assailli de doutes; lorsqu’on cherche à la dominer, nos certitudes effacent ces dernières.

Bien que je continue à croire aux droits de la défense pour tous, j’ai réalisé combien ceux-ci compliquent une enquête. Je suis effectivement passé de “l’autre côté”, dans le sens où dans mon rôle d’activiste pour les droits humains je n’envisageais que les droits de l’accusé, alors que dans mon rôle d’activiste pour les droits animaliers je suis passé du côté de l’accusation. Je crois qu’il est normal qu’une tension existe entre les deux, car les rôles que l’on endosse dans un cas ou dans l’autre sont amenés à être en conflit. Lorsqu’on veut faire sortir de prison un blogueur, on s’oppose au pouvoir du gouvernement. Si c’est un éléphant braconné que l’on défend, le pouvoir, c’est le criminel qui le détient : son argent lui permet d’actionner les leviers de la corruption.

Si autrefois je croyais les droits de la défense intangibles, j’évolue dans un monde beaucoup plus gris aujourd’hui, réalisant combien dans certains cas ces droits empêchent d’effectuer une enquête complète, et remonter les filières criminelles jusqu’au bout. Mes croyances ont été brisées par une autre réalité à laquelle je n’étais pas confronté jusque-là.

Je crois que mon éthique personnelle me permet de ne pas être passé du côté obscur, mais à vrai dire, ce n’est pas à moi de juger, mais au lecteur.

Cette publication a un commentaire

  1. Dominique Lamiable

    Cet argumentaire est très pertinent, en complément de l’ouvrage en question !

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