{"id":848,"date":"2014-02-11T10:06:24","date_gmt":"2014-02-11T09:06:24","guid":{"rendered":"http:\/\/www.ikiru.ch\/blog\/?p=848"},"modified":"2020-01-26T00:41:37","modified_gmt":"2020-01-26T05:41:37","slug":"le-triomphe-de-heidi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.jcvignoli.com\/blog\/2014\/le-triomphe-de-heidi","title":{"rendered":"Le triomphe de Heidi"},"content":{"rendered":"<p>C&rsquo;est l&rsquo;histoire d&rsquo;une jeune fille amoureuse de la montagne. Entour\u00e9e de ses vaches, dansant sur le yodel, elle n&rsquo;avait de cesse que de fourrer ses l\u00e8vres dans ces instruments oblongs pour en sortir la longue plainte propre \u00e0 r\u00e9veiller toute la vall\u00e9e. Rieuse et joueuse, elle partageait avec l&rsquo;imp\u00e9ratrice Sissi un go\u00fbt pour l&rsquo;ind\u00e9pendance, la sinc\u00e9rit\u00e9 et la simplicit\u00e9. Heidi la rebelle go\u00fbtait aux nourritures du terroir, un fromage brut sans chichi, une viande dont elle pr\u00e9f\u00e9rait oublier la provenance &#8211; elle avait pass\u00e9 l&rsquo;\u00e9t\u00e9 \u00e0 jouer avec la belle Jahrhundert dite \u00ab\u00a0la cornue\u00a0\u00bb, elle ne saurait l&rsquo;imaginer dans son assiette. Elle \u00e9vitait de fricoter avec ceux de la ville, dont le discours ennuyeux la d\u00e9tournait de la magnificence des pics enneig\u00e9s qui s&rsquo;offraient \u00e0 elle. Ces industriels qui lui parlaient de progr\u00e8s technique et scientifique alors qu&rsquo;elle contemplait une nature pure, n&rsquo;avaient aucun int\u00e9r\u00eat pour elle. Ses vaches grasses, ses fromages laiteux, ses vall\u00e9es intactes suffisaient \u00e0 rendre heureuse Heidi. <a href=\"https:\/\/www.jcvignoli.com\/blog\/wp-content\/uploads\/heidi-la-bienheureuse.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-thumbnail wp-image-849\" src=\"https:\/\/www.jcvignoli.com\/blog\/wp-content\/uploads\/heidi-la-bienheureuse-150x150.jpg\" alt=\"Heidi court dans l'herbe des Alpes suisses\" width=\"150\" height=\"150\" \/><\/a>Sauf que ce bonheur et cette simplicit\u00e9 n&rsquo;\u00e9taient que sur papier; Heidi \u00e9tait une fille pauvre, fam\u00e9lique, le cinqui\u00e8me enfant d&rsquo;une famille de dix individus. Sous la pression de la faim, apr\u00e8s avoir mang\u00e9 Jahrundert et toute sa descendance, Heidi quitta ses vertes ou blanches vall\u00e9es pour la ville, dans l&rsquo;espoir d&rsquo;une vie meilleure.<br \/>\n<!--more--><br \/>\nLe mythe qui a pr\u00e9valu en Suisse ce dimanche 9 f\u00e9vrier n&rsquo;est bas\u00e9 que sur du vent. L&rsquo;histoire romantique d&rsquo;une Suisse forte et ind\u00e9pendante est un conte pour enfant. Seuls les romantiques et les nostalgiques infantiles qui font l&rsquo;\u00e9conomie d&rsquo;ouvrir une livre d&rsquo;histoire peuvent croire que la Suisse fut ind\u00e9pendante politiquement ou \u00e9conomiquement. L&rsquo;histoire de ce montagneux pays est faite de pauvret\u00e9, d&rsquo;\u00e9migration vers les villes ou vers l&rsquo;\u00e9tranger. Au XIXe si\u00e8cle, les pommes de terres sont venues \u00e0 poing nomm\u00e9 pour nourrir une population pauvre, malfam\u00e9e, et inexistante au plan politique. La richesse de cette nation, son ind\u00e9pendance tirent leur origine de la r\u00e9volution industrielle, de l&rsquo;ouverture vers l&rsquo;international; les vaches, le vote \u00e0 l&rsquo;\u00e9p\u00e9e, les montagnes &#8211; dont on croit qu&rsquo;elles sont la source du cr\u00e9tinisme, cela dit en passant &#8211; n&rsquo;ont jou\u00e9s aucun r\u00f4le dans la transition d&rsquo;une Helv\u00e9tie affam\u00e9e vers la Suisse riche. La normalit\u00e9 de ce pays est d&rsquo;\u00eatre pauvre. Son exception r\u00e9cente est l&rsquo;opulence. Le fantasme du retour \u00e0 une vie plus simple, c&rsquo;est en r\u00e9alit\u00e9 le retour \u00e0 une vie pauvre.<\/p>\n<p>L&rsquo;appauvrissement, depuis le refus d&rsquo;une courte majorit\u00e9 de Suisse de poursuivre ses b\u00e9n\u00e9fiques relations commerciales avec l&rsquo;Union europ\u00e9enne, risque bien d&rsquo;\u00eatre la cons\u00e9quence de cette nostalgie irrationnelle. Les ann\u00e9es 90 ont \u00e9t\u00e9 des ann\u00e9es difficiles pour le pays de Guillaume Tell; elles avait d\u00e9but\u00e9 avec le refus d&rsquo;entrer dans l&rsquo;Espace Economique Europ\u00e9en, premier \u00ab\u00a0non\u00a0\u00bb de justesse d&rsquo;une longue s\u00e9rie de \u00ab\u00a0non\u00a0\u00bb souverainistes et ind\u00e9pendantistes helv\u00e8tes. Au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000 toutefois, des accords sp\u00e9cifiques r\u00e9gissant les relations commerciales, politiques, culturelles avec l&rsquo;Union europ\u00e9enne (les \u00ab\u00a0Bilat\u00e9rales\u00a0\u00bb) sonnent le d\u00e9part d&rsquo;une d\u00e9cennie de croissance \u00e9conomique soutenue, et ce alors que l&rsquo;Union europ\u00e9enne elle-m\u00eame est au plus mal. L&rsquo;insolente sant\u00e9 de la petite Suisse en surprend plus d&rsquo;un; il faut dire que la structure \u00e9conomique de ce pays, unique au monde pour un pays de plus d&rsquo;un million d&rsquo;habitants, est tourn\u00e9e comme nulle autre vers l&rsquo;ext\u00e9rieur. La richesse de la Suisse c&rsquo;est l&rsquo;exportation, et malgr\u00e9 les s\u00e9rieuses difficult\u00e9s \u00e9conomiques de l&rsquo;Union europ\u00e9enne, premier partenaire commercial de l&rsquo;Helv\u00e9tie, la croissance ne semble pas avoir de limites. Les entreprises suisses peinent \u00e0 trouver le personnel pour soutenir la demande, et l&rsquo;immigration explose. Malgr\u00e9 cet afflux, les offres d&#8217;emplois restent souvent sans suite: insuffisance chronique d&rsquo;informaticiens, de personnel qualifi\u00e9 dans la chimie, etc.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9cennie semble bel et bien du pass\u00e9, car le glas a sonn\u00e9. Sous pr\u00e9texte de revenir \u00e0 une Suisse pr\u00e9-industrielle totalement imaginaire et fantaisiste, les Helv\u00e8tes ont d\u00e9cid\u00e9 de limiter l&rsquo;immigration. Donc de rendre la vie plus difficile \u00e0 ceux qui cherchent des employ\u00e9s pour faire tourner leur entreprise. Qui a d\u00e9cid\u00e9 de cela ? Les campagnes. C&rsquo;est \u00e0 dire ceux-l\u00e0 m\u00eame qui n&rsquo;ont qu&rsquo;une image \u00e9loign\u00e9e de l&rsquo;immigration de cette derni\u00e8re d\u00e9cennie. Pour les villes, garante du succ\u00e8s \u00e9conomique suisse, comme B\u00e2le, Gen\u00e8ve, Zurich ou Berne, l&rsquo;immigr\u00e9 n&rsquo;est pas une projection fantasmagorique, mais une r\u00e9alit\u00e9 : d\u00e9pendantes de la main d&rsquo;oeuvre qualifi\u00e9e ou non issue de l&rsquo;\u00e9tranger, les villes n\u00e9cessitent l&rsquo;immigration. Ces m\u00eames villes, miracles \u00e9conomiques, sont la source de la \u00ab\u00a0p\u00e9r\u00e9quation financi\u00e8re\u00a0\u00bb &#8211; soit la redistribution des revenus entre r\u00e9gions riches de la Suisse et r\u00e9gions pauvres.<\/p>\n<p>En d&rsquo;autres termes, les villes, confront\u00e9es \u00e0 l&rsquo;immigration, permettent aux campagnes de survivre. Les campagnes, peu affect\u00e9es par l&rsquo;immigration, mais d\u00e9pendantes des villes, ont refus\u00e9 la Suisse moderne, destination de 80&rsquo;000 migrants chaque ann\u00e9e. On veut le beurre et l&rsquo;argent du beurre, dans un pays laitier cela semble aller de soit. Sauf que faute de main d&rsquo;oeuvre, des entreprises vont quitter la Suisse. Les PME suisse vont \u00eatre moins productives. Les r\u00e9gions riches auront moins d&rsquo;argent pour saupoudrer les r\u00e9gions indigentes. Les campagnes auront obtenu un appauvrissement \u00e9conomique, sans changer le moins du monde leur mode vie : l&rsquo;immigr\u00e9, en dehors de celui qui venait travailler pour pas un rond durant la p\u00e9riode des vendanges, restera toujours aussi invisible.<\/p>\n<p>Les probl\u00e8mes de r\u00e9gions sp\u00e9cifiques, comme le Tessin, ou les probl\u00e8mes d&rsquo;infrastructures inadapt\u00e9es \u00e0 la croissance d\u00e9mographique (trains, routes, logements) sont ind\u00e9niables. Les in\u00e9galit\u00e9s sont criardes, dans un pays qui donne l&rsquo;image \u00e0 l&rsquo;\u00e9tranger de n&rsquo;\u00eatre habit\u00e9 que par des milliardaires. La r\u00e9alit\u00e9 est toute autre, et les d\u00e9fis pour une plus grande justice, une meilleure utilisation des ressources sont nombreux. Toutefois, si l&rsquo;in\u00e9galit\u00e9 \u00e9tait r\u00e9ellement le moteur de ce \u00ab NEIN \u00bb vibrant en Suisse, pourquoi refuser il y a quelques mois de cela une innovante solution, consistant \u00e0 limiter le rapport salarial \u00e0 12 fois entre le salari\u00e9 le mieux pay\u00e9 et celui le plus modeste dans une m\u00eame entreprise ?<\/p>\n<p>Les grands journaux helv\u00e9tiques ont fait le pari de l&rsquo;intelligence et la raison de la population. A force de chiffres, analyses, interviews, les journalistes de ce pays ont tent\u00e9 de d\u00e9peindre une r\u00e9alit\u00e9 ignor\u00e9e &#8211; ou refus\u00e9e : l&rsquo;histoire du miracle \u00e9conomique suisse ne serait rien sans les rapports avec l&rsquo;\u00e9tranger, source de main d&rsquo;oeuvre, et destination de nos biens et services. Cette propagande citadine a-t-elle \u00e9t\u00e9 lue dans les campagnes ? Quand bien m\u00eame elle l&rsquo;aurait \u00e9t\u00e9, quel poids aurait-elle jou\u00e9 dans une balance occup\u00e9e par une Heidi aux hanches larges ? L&rsquo;arrogance ind\u00e9pendantiste n&rsquo;a d&rsquo;\u00e9gale que l&rsquo;amour pour une Suisse imaginaire. Mais ce doux r\u00eave va \u00eatre mis \u00e0 rude \u00e9preuve, \u00e0 moins, qu&rsquo;une fois encore, l&rsquo;intelligence diplomatique suisse ne fasse des merveilles. La redistribution des cartes est toutefois fortement en d\u00e9faveur de l&rsquo;Helv\u00e8te, qui risque de devoir faire ce qu&rsquo;il a si bien fait durant toute son histoire : devoir \u00e9migrer, dans l&rsquo;espoir d&rsquo;un avenir meilleur.<\/p>\n<div class=\"pld-like-dislike-wrap pld-template-1\">\r\n    <div class=\"pld-like-wrap  pld-common-wrap\">\r\n    <a href=\"javascript:void(0)\" class=\"pld-like-trigger pld-like-dislike-trigger  \" title=\"Super article!\" data-post-id=\"848\" data-trigger-type=\"like\" data-restriction=\"cookie\" data-already-liked=\"0\">\r\n                        <i class=\"fas fa-thumbs-up\"><\/i>\r\n                <\/a>\r\n    <span class=\"pld-like-count-wrap pld-count-wrap\">0    <\/span>\r\n<\/div><div class=\"pld-dislike-wrap  pld-common-wrap\">\r\n    <a href=\"javascript:void(0)\" class=\"pld-dislike-trigger pld-like-dislike-trigger  \" title=\"Pas terrible...\" data-post-id=\"848\" data-trigger-type=\"dislike\" data-restriction=\"cookie\" data-already-liked=\"0\">\r\n                        <i class=\"fas fa-thumbs-down\"><\/i>\r\n                <\/a>\r\n    <span class=\"pld-dislike-count-wrap pld-count-wrap\">0<\/span>\r\n<\/div><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C&rsquo;est l&rsquo;histoire d&rsquo;une jeune fille amoureuse de la montagne. 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