{"id":713,"date":"2010-05-20T15:50:40","date_gmt":"2010-05-20T13:50:40","guid":{"rendered":"http:\/\/www.ikiru.ch\/blog\/?p=713"},"modified":"2010-09-04T19:12:53","modified_gmt":"2010-09-04T17:12:53","slug":"le-satyricon-discours-deros-pour-parler-de-thanatos","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.jcvignoli.com\/blog\/2010\/le-satyricon-discours-deros-pour-parler-de-thanatos","title":{"rendered":"Le Satyricon : discours d&rsquo;Eros pour parler de Thanatos"},"content":{"rendered":"<p>Il vaut mieux \u00eatre arm\u00e9 d&rsquo;un volumineux dictionnaire pour lire la traduction fran\u00e7aise de Laurent Tailhade du Satyricon. Fran\u00e7ais vieillit, argot d\u00e9suet, l&rsquo;exercice peut s&rsquo;av\u00e9rer par moment ingrat, fastidieux, voire d\u00e9courageant. Ce serait toutefois se priver d&rsquo;un des rares romans polisson de la Rome antique &#8211; le seul ? -, passer \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;un tr\u00e9sor d&rsquo;anecdotes, d&rsquo;espoirs, de coutumes de cette \u00e9poque. Car la confrontation d&rsquo;Eros et de Thanatos, v\u00e9ritables h\u00e9ros du roman, y est pouss\u00e9e \u00e0 son paroxysme. Il ne fait aucun doute que les p\u00e9r\u00e9grinations d&rsquo;Encolpe et de son jeune amant Giton, ne sont qu&rsquo;un pr\u00e9texte \u00e0 conter la grande Histoire : celle de l&rsquo;existence, et de son but.<\/p>\n<p>Tout au long du r\u00e9cit, il est propos\u00e9 au lecteur de se rendre \u00e0 des banquets de \u00ab\u00a0nouveaux riches\u00a0\u00bb (des affranchis fortun\u00e9s), de faire naufrage, de visiter le sud de l&rsquo;Italie (Crotone, c\u00e9l\u00e8bre pour son Pythagore), de visiter les lupanars antiques, d&rsquo;assister \u00e0 la superstition vulgaire ou officielle, etc. Les deux fils conducteurs de tous ces \u00e9v\u00e8nements sont le sexe et la mort. Encolpe couche avec femmes, hommes et enfant. Tour \u00e0 tour, il est cocu ou briseur de m\u00e9nage. Il tangue sur le fil d&rsquo;une vie dont les r\u00e8gles lui \u00e9chappent : les \u00e9v\u00e8nements guident ses actions, le contr\u00f4le sur son destin est inexistant.<\/p>\n<p>L&rsquo;absence d&rsquo;un gouvernail est m\u00e9taphoris\u00e9e par deux discours, prononc\u00e9s \u00e0 des moments-cl\u00e9s du roman : par Trimalchio tout d&rsquo;abord, qui, \u00e0 mi-chemin des aventures d&rsquo;Encolpe, se vante d&rsquo;\u00eatre \u00e0 la t\u00eate d&rsquo;une immense fortune p\u00e9cuniaire, tout en rappelant que l&rsquo;essentiel de la vie r\u00e9side ailleurs. De par sa conduite, le faste ostentatoire qu&rsquo;il affiche en toute circonstance, la persistance avec laquelle il r\u00e9it\u00e8re sans fin combien il est fortun\u00e9 &#8211; bien que ce ne soit pas son but &#8211; et enfin son inculture m\u00e9prisable, en font le pilier central du Satyricon. L\u00e0 se situe bien souvent l&rsquo;objectif inavou\u00e9 d&rsquo;une existence d\u00e9sordonn\u00e9e, du sexe \u00e0 gogo, du pimpant, de la fuite en avant. Trimalchio est tout cela \u00e0 la foi : ancien esclave, il est l&rsquo;homme qui a r\u00e9ussi par lui-m\u00eame, clame-t-il <em>ad nauseum<\/em>. Mari\u00e9 \u00e0 une prostitu\u00e9e, il repr\u00e9sente le vulgaire, la mont\u00e9e en puissance d&rsquo;un homme qui ne s&rsquo;est pr\u00e9occup\u00e9 que de plaisirs imm\u00e9diats et vains. Orgies apr\u00e8s orgies, il d\u00e9clame des vers o\u00f9 le mauvais genre c\u00f4toie l&rsquo;ignorance crasse, ins\u00e9rant des erreurs historiques jusqu&rsquo;\u00e0 plus soif. Homme creux s&rsquo;il en est, son ascension s&rsquo;est faite sous le signe de la superficialit\u00e9; ses biens mat\u00e9riels n&rsquo;ont jamais emplis le n\u00e9ant de son \u00eatre. Pr\u00e9cis\u00e9ment, entre les verbes \u00eatre et avoir, il a choisi ce second, tout en glosant sans fin sur le premier. Toutefois, la question demeure : face \u00e0 la mort, comment jouir de l&rsquo;existence ? D&rsquo;o\u00f9 la lecture, lors d&rsquo;une sc\u00e8ne truculente \u00e0 souhait, de son propre testament \u00e0 une assistance m\u00e9dus\u00e9e. Si l&rsquo;affranchi sait qu&rsquo;il ne pourra profiter de la reconnaissance qui lui est due \u00e0 sa mort, ne pourra assister aux hommages qui seront rendus \u00e0 son corps tr\u00e9pass\u00e9, autant se vanter de ses largesses planifi\u00e9es d\u00e8s maintenant. Ses esclaves et ses amis pourront s&rsquo;esbaudir de sa charit\u00e9 totalement d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e. Trimalchio cherche ainsi \u00e0 repousser la grande faucheuse, et \u00e0 profiter de la mort lui vivant; telle est la r\u00e9ponse donn\u00e9e \u00e0 mi-chemin du roman &#8211; soit de la vie.<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>La m\u00e9taphore du second discours est elle bien plus recherch\u00e9e, et \u00e9tonnement plus pragmatique. A la mani\u00e8re de soci\u00e9t\u00e9s tribales, Eumolpus le vieux p\u00e9dophile &#8211; pardon, vieux p\u00e9dagogue, invente un stratag\u00e8me repoussant, dont l&rsquo;objectif est de d\u00e9courager une population de l&rsquo;occire; lisant son testament aux citoyens, il d\u00e9clare vouloir \u00eatre coup\u00e9 \u00e0 sa mort en morceaux dont l&rsquo;assembl\u00e9e ferait pitance. Il pense ainsi s&rsquo;\u00e9viter l&rsquo;ex\u00e9cution, tant il est difficile de refuser d&rsquo;ex\u00e9cuter les souhaits testamentaires d&rsquo;un individu. Mais l&rsquo;int\u00e9r\u00eat de l&rsquo;anecdote r\u00e9side ailleurs : \u00eatre ingurgit\u00e9 par une foule de personnes, c&rsquo;est acc\u00e9der \u00e0 l&rsquo;immortalit\u00e9. Toutes les tribus ayant pratiqu\u00e9 le cannibalisme le savent, la force du mang\u00e9 passe dans le mangeur. Sans attendre la m\u00e9tempsychose &#8211; ou la paling\u00e9n\u00e9sie grecque &#8211; le discours d&rsquo;Eumolpus fait \u00e9cho \u00e0 celui de Trimalchio. Mais \u00e0 la diff\u00e9rence de ce dernier, il ne cherche pas \u00e0 rappeler la grandeur de sa vie, l&rsquo;immensit\u00e9 de ses r\u00e9alisations; plus proche de la mort &#8211; car plus vieux &#8211; il cherche \u00e0 survivre \u00e0 la venue de celle-ci. Il n&rsquo;y a plus \u00e0 profiter de l&rsquo;existence, c&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 fait; ses jours sont sur le point de se tarir, les plaisirs sont derri\u00e8re lui. Le questionnement est ici plus direct : point de grande et ampoul\u00e9e dissertation sur la sagesse, le lucre et l&rsquo;au-del\u00e0. L&rsquo;imminence de la disparition est une r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 laquelle il convient de trouver une solution tout aussi radicale.<\/p>\n<p>Fourr\u00e9s entre le premier testament &#8211; bilan de vie &#8211; et le second &#8211; peur de la mort -, les p\u00e9rip\u00e9ties d&rsquo;Encolpe l&rsquo;am\u00e8nent \u00e0 user et abuser de la puissance majeure que le Satyricon oppose \u00e0 Thanatos : Eros. L&rsquo;Amour, force de vie par excellence, fait figure de rep\u00e8re contre le sombre destin de l&rsquo;homme. Accompagn\u00e9 de son jeune \u00e9rom\u00e8ne, son go\u00fbt pour la bagatelle l&rsquo;implique dans des aventures sans queue ni t\u00eate, qui le m\u00e8neront finalement \u00e0 devoir s&rsquo;exiler pour \u00e9viter d&rsquo;\u00eatre emprisonn\u00e9. Il aime passionn\u00e9ment, femmes et hommes, et cette force de vie n&rsquo;est pas sans entrer en conflit avec son entourage. Le naufrage du bateau dans lequel il prend la fuite, all\u00e9gorie de sa propre existence dans laquelle il ne fait que surnager, f\u00fbt peut-\u00eatre une chance pour ce personnage de changer. Mais ses app\u00e9tits h\u00e9donistes le reprendront aussi sec, et Encolpe ne saisira pas l&rsquo;occasion qui lui aura \u00e9t\u00e9 offerte. De toute mani\u00e8re, il semble que hormis l&rsquo;amour, l&rsquo;auteur du Satyricon<footnote>Attribu\u00e9 \u00e0 un certain P\u00e9trone (Petronus), l&rsquo;identit\u00e9 de l&rsquo;auteur du Satyricon fait l&rsquo;objet d&rsquo;un d\u00e9bat ouvert encore \u00e0 ce jour.<\/footnote> ne pr\u00eate pas grand int\u00e9r\u00eat aux autres joies de la vie : les philosophes sont raill\u00e9s et ridiculis\u00e9s, l&rsquo;art &#8211; la peinture &#8211; une vague occupation, simple repr\u00e9sentation de la r\u00e9alit\u00e9. Pire : la religion est d\u00e9sacralis\u00e9e, mettant sur le m\u00eame plan une superstitieuse boh\u00e9mienne et les v\u00e9n\u00e9rables d&rsquo;un temple. Renvoy\u00e9s dans un m\u00eame \u00e9lan de moquerie, les imposteurs. Non, vraiment, seul Eros peut venir \u00e0 bout &#8211; temporairement &#8211; de Thanatos. Bien que la victoire de l&rsquo;un sur l&rsquo;autre ne fasse aucun doute, le meilleur moyen d&rsquo;oublier l&rsquo;issue fatale est de s&rsquo;en remettre \u00e0 l&rsquo;Amour. Le passage de l&rsquo;impuissance d&rsquo;Encolpe, son incapacit\u00e9 soudaine \u00e0 jouir des plaisirs du sexe &#8211; donc de la vie &#8211; est \u00e0 ce titre \u00e9difiante. Personne ne comprend, ses compagnons sexuels r\u00e9els et potentiels se rebiffent, lui tiennent rigueur de son incapacit\u00e9 \u00e0 leurs fournir une satisfaction l\u00e9gitime.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, Eros n&rsquo;est qu&rsquo;un empl\u00e2tre sur une jambe en bois. Faute de mieux, il faut recourir \u00e0 ses services, faire appel \u00e0 son oubli rondement dispens\u00e9. Mais l&rsquo;absurdit\u00e9 du r\u00e9sultat ne cesse d&rsquo;\u00eatre d\u00e9cri\u00e9e tout le long du burlesque Satyricon, situations vaudevillesques \u00e0 l&rsquo;appui. Y a-t-il toutefois une autre voie, pour l&rsquo;auteur de Satyricon ? Clairement non. La vie ne saurait \u00eatre ma\u00eetris\u00e9e, car la mort elle-m\u00eame ne peut l&rsquo;\u00eatre. D&rsquo;o\u00f9 la seule solution, incompl\u00e8te mais l&rsquo;unique \u00e0 disposition : <em>let&rsquo;s fuck<\/em><footnote>Derniers mots du <em>Eyes wide shut<\/em> de Kubrick<\/footnote>.<\/p>\n<div class=\"pld-like-dislike-wrap pld-template-1\">\r\n    <div class=\"pld-like-wrap  pld-common-wrap\">\r\n    <a href=\"javascript:void(0)\" class=\"pld-like-trigger pld-like-dislike-trigger  \" title=\"Super article!\" data-post-id=\"713\" data-trigger-type=\"like\" data-restriction=\"cookie\" data-already-liked=\"0\">\r\n                        <i class=\"fas fa-thumbs-up\"><\/i>\r\n                <\/a>\r\n    <span class=\"pld-like-count-wrap pld-count-wrap\">0    <\/span>\r\n<\/div><div class=\"pld-dislike-wrap  pld-common-wrap\">\r\n    <a href=\"javascript:void(0)\" class=\"pld-dislike-trigger pld-like-dislike-trigger  \" title=\"Pas terrible...\" data-post-id=\"713\" data-trigger-type=\"dislike\" data-restriction=\"cookie\" data-already-liked=\"0\">\r\n                        <i class=\"fas fa-thumbs-down\"><\/i>\r\n                <\/a>\r\n    <span class=\"pld-dislike-count-wrap pld-count-wrap\">0<\/span>\r\n<\/div><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il vaut mieux \u00eatre arm\u00e9 d&rsquo;un volumineux dictionnaire pour lire la traduction fran\u00e7aise de Laurent Tailhade du Satyricon. 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