{"id":276,"date":"2007-11-23T13:15:53","date_gmt":"2007-11-23T12:15:53","guid":{"rendered":"http:\/\/www.ikiru.ch\/blog\/2007\/saikaku-ichidai-onna"},"modified":"2025-05-08T19:02:00","modified_gmt":"2025-05-09T00:02:00","slug":"saikaku-ichidai-onna","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.jcvignoli.com\/blog\/2007\/saikaku-ichidai-onna","title":{"rendered":"Saikaku ichidai onna"},"content":{"rendered":"\n<p>50 ans avant <em><span data-lum_link_maker=\"popup\" class=\"notneeded\">Dancer in the Dark<\/span><\/em>, Kenji Mizoguchi osait un portrait de femme d\u00e9vast\u00e9e \u00e0 qui la vie n&rsquo;\u00e9pargne aucune horreur. Mais l\u00e0 o\u00f9 Lars Von Trier s&rsquo;arr\u00eate, trouvant dans la mort le facile \u00e9chappatoire aux souffrances endur\u00e9es, Mizoguchi va plus loin, explore avec f\u00e9rocit\u00e9 toutes les facettes du d\u00e9sespoir f\u00e9minin dans <em><span data-lum_link_maker=\"popup\" class=\"notneeded\">Saikaku ichidai onna<\/span><\/em> (<em>La vie de O Haru, femme galante<\/em>, mais les traductions de ce titre diff\u00e8rent parfois). Ce film, sans concession ni fioriture, recule paradoxalement l\u00e0 o\u00f9 Von Trier s&rsquo;avance lourdement, sans finesse; le premier offre une vision d&rsquo;ensemble qui fait mal \u00e0 l&rsquo;\u00e2me, alors que le second, drap\u00e9 de pathos en pr\u00eat-\u00e0-porter, s&rsquo;oublie d\u00e8s les lumi\u00e8res allum\u00e9es. La hauteur prise par le r\u00e9alisateur nippon lui permettant un traitement incisif de la condition f\u00e9minine sans atermoiements superflu. La distance de Mizoguchi \u00e9vite le sentiment d&rsquo;\u00eatre pris en otage comme pour Von Trier, le film de ce dernier ne laissant d&rsquo;autre choix pour le spectateur que celui d&rsquo;\u00eatre m\u00e9caniquement \u00e9mu : beaucoup plus sinc\u00e8re et adroit, Kenji Mizoguchi tranche dans le vif avec une pr\u00e9cision et un d\u00e9tachement chirurgicaux, pour qui l&rsquo;ablation est permanente.<\/p>\n\n\n\n<p>O Haru est une femme qui passera sa vie \u00e0 chercher \u00ab\u00a0l&rsquo;amour sinc\u00e8re\u00a0\u00bb. Mise sur cette voie d\u00e8s son plus jeune \u00e2ge par un homme de condition inf\u00e9rieure, avec qui elle a traditionnellement l&rsquo;interdiction d&rsquo;entretenir toute liaison, elle perdra tout en choisissant de s&rsquo;adonner \u00e0 cet amour impossible : une fois leur (courte) relation d\u00e9couverte, son amant lui laissera pour consigne de chercher \u00e0 tout prix \u00ab\u00a0l&rsquo;amour sinc\u00e8re\u00a0\u00bb, avant d&rsquo;\u00eatre d\u00e9capit\u00e9 par de hauts responsables veillant au respect des bonnes moeurs. D\u00e9vast\u00e9e lorsqu&rsquo;elle apprendra la nouvelle, O Haru se remettra p\u00e9niblement de sa mort, gardant \u00e0 l&rsquo;esprit ses derni\u00e8res paroles.<\/p>\n\n\n\n<p>Malheureusement pour O Haru, qui fera plusieurs tentatives pour trouver cet \u00ab\u00a0amour sinc\u00e8re\u00a0\u00bb, tant aupr\u00e8s des hommes qui croiseront sa vie qu&rsquo;aupr\u00e8s de l&rsquo;enfant qu&rsquo;elle mettra au monde, la chance sera une bien capricieuse alli\u00e9e. Croyant \u00e0 plusieurs reprises pourvoir go\u00fbter au bonheur simple tant convoit\u00e9, la descente aux enfers ne fera que la mener de plus en plus loin dans l&rsquo;all\u00e9e des supplices de la condition f\u00e9minine, finissant par toucher le fond lorsqu&rsquo;\u00e0 40 ans, elle n&rsquo;a d&rsquo;autre choix que d&rsquo;exercer le plus vieux m\u00e9tier du monde.<\/p>\n\n\n\n<p>Sc\u00e8ne cruelle s&rsquo;il en est, un moine que l&rsquo;on croit pr\u00eat \u00e0 s&rsquo;offrir les services de la malheureuse O Haru l&rsquo;utilisera m\u00eame comme \u00e9pouvantail pour ses apprentis \u00e0 qui il entend d\u00e9montrer les ravages du p\u00e9ch\u00e9 de chair et le r\u00e9sultat d&rsquo;une vie dissolue ! O Haru est, \u00e0 40 ans, devenue trop laide m\u00eame pour faire le tapin. Elle qui cherchait \u00ab\u00a0l&rsquo;amour sinc\u00e8re\u00a0\u00bb se prostitue pour \u00ab\u00a0l&rsquo;amour v\u00e9nal\u00a0\u00bb, la vie l&rsquo;a conduit \u00e0 l&rsquo;oppos\u00e9e de ce que ses r\u00eaves lui enjoignaient de faire dans sa fleur de l&rsquo;\u00e2ge.<\/p>\n\n\n\n<p>Film d&rsquo;une f\u00e9rocit\u00e9 implacable, <em>la vie d&rsquo;O Haru<\/em> ne laisse que peu de temps au spectateur pour reprendre son souffle : il se met \u00e0 esp\u00e9rer une am\u00e9lioration \u00e0 chaque nouvelle m\u00e9saventure de la malchanceuse O Haru, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment amoureuse de la vie, qui ne se rel\u00e8ve d&rsquo;une marche que pour en d\u00e9gringoler dix. Cette fille de samoura\u00ef, superbe fleur promise \u00e0 une grande destin\u00e9e au d\u00e9but de son existence, se fanera sous les coups r\u00e9p\u00e9t\u00e9s d&rsquo;intrigants, d&rsquo;ambitieux et libidineux m\u00e2les. Une grande partie de l&rsquo;oeuvre de Mizoguchi est ainsi r\u00e9sum\u00e9e cette l&rsquo;incroyable sc\u00e8ne o\u00f9 O Haru, perdue dans ses pens\u00e9es au cours de la visite d&rsquo;un temple bouddhique, voit se superposer le visages des hommes qui ont crois\u00e9 sa route par-dessus des figures en bois des repr\u00e9sentations divines d\u00e9corant le lieu de culte : les hommes ont un pouvoir d&rsquo;origine sacr\u00e9e sur les femmes, et les d\u00e9miurges ne se privent pas d&rsquo;en user et abuser.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme toujours chez Mizoguchi, le m\u00e2le ne respecte qu&rsquo;occasionnellement la gente f\u00e9minine, les r\u00e8gles traditionnelles nipponnes lui octroyant des privil\u00e8ges seigneuriaux. Qu&rsquo;il choisisse de transposer cette probl\u00e9matique dans le Japon f\u00e9odal ne signifie pas que cette \u00e9poque est r\u00e9volue mais qu&rsquo;au contraire, dans l&rsquo;Empire du Soleil levant des ann\u00e9es 50 (le film est sorti en 1952), rien n&rsquo;a encore chang\u00e9. Iconoclaste, le cin\u00e9aste japonnais d\u00e9non\u00e7ait d\u00e9j\u00e0 bien avant la Deuxi\u00e8me Guerre Mondiale la condition f\u00e9minine dans de nombreux films \u00e0 l&rsquo;image du sublime <em><span data-lum_link_maker=\"popup\" class=\"notneeded\">Gion no shima<\/span><\/em>. La prostitution, th\u00e8me r\u00e9curant de son oeuvre, est propuls\u00e9e sur le devant de la sc\u00e8ne car elle symbolise au mieux la soumission dans laquelle \u00e9voluent les femmes japonaises : elles ne peuvent travailler, elles d\u00e9pendent financi\u00e8rement et traditionnellement de leur mari, avec qui elles sont forc\u00e9es de mener leur vie qu&rsquo;elles soient li\u00e9es ou non \u00e0 lui par un lien \u00ab\u00a0d&rsquo;amour sinc\u00e8re\u00a0\u00bb. Alors que seul cet amour devrait \u00eatre \u00e0 l&rsquo;origine d&rsquo;un couple, alors que lui seul peut lib\u00e9rer la femme, les us et coutumes nippons sont autant de cha\u00eenes qui laissent v\u00e9g\u00e9ter et souffrir au fond d&rsquo;une ge\u00f4le de tradition les \u00e9pouses.<\/p>\n\n\n\n<p>Mizoguchi, \u00e0 travers <em>Saikaku ichidai onna<\/em>, exprime avec force que seul \u00ab\u00a0l&rsquo;amour sinc\u00e8re\u00a0\u00bb vaut la peine d&rsquo;\u00eatre v\u00e9cu dans un couple, mais que les carcans soci\u00e9taux et traditionalistes forment des obstacles la plupart du temps insurmontables. Sans pouvoir librement choisir son conjoint, point de salut : formidable partisan d&rsquo;une libert\u00e9 absolue d&rsquo;aimer et de respect des femmes, Mizoguchi \u00e9tait sans aucun doute tr\u00e8s en avance sur son temps. Auteur de 90 films, r\u00e9alis\u00e9s jusqu&rsquo;\u00e0 sa d\u00e9couverte en Occident (gr\u00e2ce \u00e0 la victoire de <em>Saikaku ichidai onna<\/em> au festival de Venise, justement) avec des moyens financiers tenant du bricolage, le message universel de Mizoguchi sonne juste aujourd&rsquo;hui encore. Un film qui laisse des traces chez le spectateur, assur\u00e9ment.<\/p>\n<div class=\"pld-like-dislike-wrap pld-template-1\">\r\n    <div class=\"pld-like-wrap  pld-common-wrap\">\r\n    <a href=\"javascript:void(0)\" class=\"pld-like-trigger pld-like-dislike-trigger  \" title=\"Super article!\" data-post-id=\"276\" data-trigger-type=\"like\" data-restriction=\"cookie\" data-already-liked=\"0\">\r\n                        <i class=\"fas fa-thumbs-up\"><\/i>\r\n                <\/a>\r\n    <span class=\"pld-like-count-wrap pld-count-wrap\">0    <\/span>\r\n<\/div><div class=\"pld-dislike-wrap  pld-common-wrap\">\r\n    <a href=\"javascript:void(0)\" class=\"pld-dislike-trigger pld-like-dislike-trigger  \" title=\"Pas terrible...\" data-post-id=\"276\" data-trigger-type=\"dislike\" data-restriction=\"cookie\" data-already-liked=\"0\">\r\n                        <i class=\"fas fa-thumbs-down\"><\/i>\r\n                <\/a>\r\n    <span class=\"pld-dislike-count-wrap pld-count-wrap\">0<\/span>\r\n<\/div><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>50 ans avant Dancer in the Dark, Kenji Mizoguchi osait un portrait de femme d\u00e9vast\u00e9e \u00e0 qui la vie n&rsquo;\u00e9pargne aucune horreur. 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