{"id":104,"date":"2005-10-06T13:15:09","date_gmt":"2005-10-06T11:15:09","guid":{"rendered":"http:\/\/www.ikiru.ch\/blog\/cinema\/akira-kurosawa\/"},"modified":"2020-04-01T14:26:40","modified_gmt":"2020-04-01T19:26:40","slug":"akira-kurosawa","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.jcvignoli.com\/blog\/2005\/akira-kurosawa","title":{"rendered":"Akira Kurosawa"},"content":{"rendered":"<p><strong>Mythe oubli\u00e9 au pays du soleil levant<\/strong><\/p>\n<p>Le 6 septembre 1998 mourut d&rsquo;une crise cardiaque l&rsquo;un des plus c\u00e9l\u00e8bre, pour ne pas dire le plus c\u00e9l\u00e8bre r\u00e9alisateur nippon : Akira Kurosawa. Dans une indiff\u00e9rence presque totale, un encart dans les revues populaires, \u00abl&rsquo;Empereur\u00bb &#8211; surnom donn\u00e9 par ses pairs &#8211; s&rsquo;est \u00e9teint. En 1971 il avait d\u00e9j\u00e0 eu \u00e0 souffrir de l&rsquo;incompr\u00e9hension du grand public, et manque de peu sa tentative de suicide.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.jcvignoli.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Akira-Kurosawa.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-thumbnail wp-image-4316\" src=\"https:\/\/www.jcvignoli.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Akira-Kurosawa-200x200.jpg\" alt=\"Akira Kurosawa avec des lunettes de soleil\" width=\"200\" height=\"200\" \/><\/a>Sa vie ressemble \u00e0 une trag\u00e9die shakespearienne, et peut-\u00eatre est-ce cela qui pousse \u00e0 plusieurs reprises le ma\u00eetre \u00e0 adapter des trag\u00e9dies de l&rsquo;illustre anglais. Il r\u00e9alise ainsi en 1957 <!--imdb-->Kumonosu j\u00f4<!--\/imdb--> (le ch\u00e2teau de l&rsquo;araign\u00e9e), qu&rsquo;il explore \u00e0 nouveau en 1985, avec Ran, l&rsquo;un des films poss\u00e9dant la plus belle photo de l&rsquo;histoire du cin\u00e9ma. Des paysages d\u00e9gag\u00e9s, des couleurs vives, une espace de libert\u00e9 dans lequel le spectateur se plonge avec d\u00e9lectation : une ivresse de panoramas que Kurosawa r\u00e9ussit \u00e0 transmettre \u00e0 la mani\u00e8re d&rsquo;un artiste, lui qui voulait se lancer dans une carri\u00e8re de peintre. L&rsquo;amour de la m\u00e9taphore picturale est d&rsquo;ailleurs pr\u00e9sent dans tous ses films, atteignant son apoth\u00e9ose dans <!--imdb-->Yume<!--\/imdb--> (R\u00eaves, 1990), une s\u00e9rie de tableaux anim\u00e9s plus qu&rsquo;un v\u00e9ritable film.<\/p>\n<p>L&rsquo;Empeur nippon d\u00e9marre sa carri\u00e8re sous l&rsquo;\u00e9gide d&rsquo;un tout grand r\u00e9alisateur, Kajiro Yamamoto, un ma\u00eetre qui reste cependant bloqu\u00e9 dans les standards r\u00e9gentant le cin\u00e9ma japonais de l&rsquo;\u00e9poque, soit la th\u00e9\u00e2tralit\u00e9, le cabotinage : dans les ann\u00e9es 30, le cin\u00e9ma est un art en recherche d&rsquo;identit\u00e9, mais Kurosawa explose les standards de l&rsquo;\u00e9poque.<\/p>\n<p>C&rsquo;est en \u00e9crivant un sc\u00e9nario dans lequel il veut int\u00e9grer Toshiro Mif\u00fbne, acteur qui va devenir une v\u00e9ritable l\u00e9gende dans l&rsquo;Archipel, que d\u00e9bute la carri\u00e8re de Kurosawa. Il s&rsquo;\u00e9tablit une relation symbiotique, qui devient l\u00e9gendaire dans le monde du cin\u00e9ma. Chacun se sublime gr\u00e2ce aux talents de son comparse. La collaboration entre le r\u00e9alisateur et l&rsquo;acteur commence en 1948 avec <!--imdb-->Yoidore tenshi<!--\/imdb--> (L&rsquo;ange ivre) et dure jusqu&rsquo;au tournage de <!--imdb-->Akahige<!--\/imdb--> (Barberousse, 1965), o\u00f9 les deux hommes entrent en conflit sur la mani\u00e8re de jouer le r\u00f4le principal. La brouille dure vingt ans, et plus aucun film commun ne sera r\u00e9alis\u00e9.<\/p>\n<p>Aussi maniaque que l&rsquo;illustre Kubrick &#8211; capables tous deux d&rsquo;attendre des jours que les conditions m\u00e9t\u00e9orologiques soient \u00e0 leur go\u00fbt, il partage avec celui-ci \u00e9galement le go\u00fbt pour une cam\u00e9ra en retrait, o\u00f9 l&rsquo;on sugg\u00e8re plus qu&rsquo;on montre : le spectateur est ainsi libre de comprendre le film \u00e0 sa guise, n&rsquo;est pas \u00abpris en otage\u00bb dans un d\u00e9dale cin\u00e9matographique d&rsquo;o\u00f9 il ne pourrait s&rsquo;\u00e9chapper. Ainsi, son c\u00f4t\u00e9 humaniste passe d&rsquo;autant mieux, la mis\u00e8re n&rsquo;est pas b\u00eatifiante, n&rsquo;est pas accablante : elle se pr\u00e9sente au spectateur comme \u00e9tant l\u00e0, pos\u00e9e devant son nez, mais c&rsquo;est \u00e0 lui de choisir son degr\u00e9 d&rsquo;implication. Cette dimension de l&rsquo;art de Kurosawa se d\u00e9c\u00e8le d\u00e8s son premier film, <!--imdb-->Sugata Sanshiro<!--\/imdb--> (Judo saga, 1943), d\u00e9crivant avec lucidit\u00e9 le passage d&rsquo;un art de combat, le jujitsu, \u00e0 un autre, le judo, et cela en pleine \u00e8re Meiji. L&rsquo;enjeu de ce film est la d\u00e9mocratisation de cet art guerrier r\u00e9serv\u00e9 jusque l\u00e0 aux castes f\u00e9odales ; en se popularisant, il prit un tout autre sens, se transformant en judo (la voie de la souplesse, en nippon). Les individus deviennent alors citoyens, et non plus sujets.<\/p>\n<p>Le XIX\u00e8me si\u00e8cle sera l&rsquo;\u00e8re des Lumi\u00e8res au Japon, et le r\u00e9alisateur japonais, grand lecteur des \u00e9crivains fran\u00e7ais du XVIII\u00e8me, tente de saisir la port\u00e9e historique et l&rsquo;impact que l&rsquo;\u00e9mancipation europ\u00e9enne aura au Japon, un si\u00e8cle plus tard. Humaniste, il a cette phrase au sujet du cin\u00e9ma : \u00ables personnages de mes films essaient de vivre honn\u00eatement et vivent plus que ce qui leur a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9. Je crois que vous devriez vivre honn\u00eatement et d\u00e9velopper vos capacit\u00e9s au maximum. Les gens le faisant sont les vrais h\u00e9ros\u00bb. Pour autant, il ne cesse de remettre en question l&rsquo;approche de la mis\u00e8re, au fil de sa trilogie sur les bas-fonds : de l&rsquo;incroyable <!--imdb-->Donzonko<!--\/imdb--> (Les bas-fonds, 1957), en passant par le formidable Akahige, il compl\u00e8te son \u00e9tude de moeurs avec <!--imdb-->Dodes&rsquo;ka-den<!--\/imdb--> (1970), o\u00f9 il pousse l&rsquo;ironie jusqu&rsquo;\u00e0 montrer un peintre &#8211; son avatar &#8211; qui, tentant de saisir toute la tristesse de la pauvret\u00e9 des ghettos nippons sur une toile, se fera traiter de \u00abpaysan\u00bb par un trisomique passant par l\u00e0. Peut-on vraiment d\u00e9crire la mis\u00e8re et, ce faisant, n&rsquo;est-ce pas simplement pour se donner bonne conscience, semble-t-il dire.<\/p>\n<p>Mais le cin\u00e9aste s&rsquo;attaque aussi \u00e0 des sujets plus anodins &#8211; au premier abord &#8211; r\u00e9alisant <!--imdb-->Shichinin no samurai<!--\/imdb--> (les 7 samoura\u00efs, 1954), histoire \u00e9pique magnifiquement men\u00e9e, de sept guerriers venant en aide \u00e0 des villageois sans d\u00e9fense, et cela pour la mirobolante r\u00e9compense de&#8230; rien du tout. Le film est adapt\u00e9 six ans plus tard \u00e0 Hollywood, sous le nom de <!--imdb-->The Magnificent Seven<!--\/imdb--> (les 7 mercenaires) par John Sturges qui, refusant de cr\u00e9diter Kurosawa, perd un proc\u00e8s pour plagiat. C&rsquo;est d&rsquo;ailleurs toute la productions de westerns US qui est radicalement et irr\u00e9m\u00e9diablement transform\u00e9e par le cin\u00e9ma de Kurosawa, inventeur du h\u00e9ro sale, barbu, et infr\u00e9quentable ; entre <!--imdb-->Yojimbo<!--\/imdb--> (Le garde du corps, 1961) et <!--imdb-->Tsubaki Sanj\u00fbr\u00f4<!--\/imdb--> (Sanjuro, 1962), le cin\u00e9ma de Sergio Leone est d\u00e9j\u00e0 tout enti\u00e8rement pos\u00e9, le personnage de Clint Eastwood est sur pellicule : <!--imdb-->Per un pugno di dollari<!--\/imdb--> (Pour une poign\u00e9e de dollars) verra le jour en 1964, reprenant \u00e0 outrance le cadre sc\u00e9nique fix\u00e9 par le ma\u00eetre japonais. Les magnifiques duels entre samoura\u00efs dans une ruelle, les plans larges sur les yeux des h\u00e9ros seront repris tels quels ; il ne restera plus qu&rsquo;\u00e0 faire rouler les bottes de foin au milieu du duel, et remplacer les sabres par des pistolets. La transposition la plus audacieuse reste celle de l&rsquo;histoire de <!--imdb-->Kumonosu j\u00f4<!--\/imdb--> qui inspirera, de son propre aveu, Georges Lucas et sa Guerre des \u00e9toiles !<\/p>\n<p>Le r\u00e9alisateur sera adul\u00e9 par les plus grands du cin\u00e9ma, mais dans l&rsquo;Archipel nippon, son cin\u00e9ma ne fit que peu recette. C&rsquo;est pourquoi Spielberg produit <!--imdb-->Yume<!--\/imdb-->, ou que Georges Lucas et Francis Ford Coppola produisirent <!--imdb-->Kagemusha<!--\/imdb--> (L&rsquo;ombre du guerrier, 1980). Les oeuvres de l&rsquo;Empereur resteront peu rentables, mais n\u00e9anmoins source d&rsquo;inspiration intarissable. Son cin\u00e9ma est aujourd&rsquo;hui insuffisamment connu du public, qui le boude pour des raisons aussi futiles que le noir et blanc ne serait pas aussi esth\u00e9tique ! Cet homme a transcend\u00e9 notre condition humaine, aussi devrions-nous sans peine transcender la monochromie. C&rsquo;est \u00e0 ce prix que nous pourrons prendre la pleine mesure du cin\u00e9ma occidental (et mondial), p\u00e9n\u00e9trer le fond commun des films de Jim Jarmusch, Tarantino, Leone, Lucas, Spielberg, Kitano, Miyazaki, Zhang Yimou, et tant d&rsquo;autres encore.<\/p>\n<p>(copier-coller d&rsquo;un article paru dans le <a title=\"HEI comet\" href=\"https:\/\/www.jcvignoli.com\/blog\/2005\/hei-comet\">HEI Comet<\/a> n\u00b02 de f\u00e9vrier 2005)<\/p>\n<p>Pour aller plus loin : <a title=\"site de mathieu perrin\" href=\"http:\/\/mathieu.perrin.free.fr\/\">http:\/\/mathieu.perrin.free.fr\/<\/a><\/p>\n<div class=\"pld-like-dislike-wrap pld-template-1\">\r\n    <div class=\"pld-like-wrap  pld-common-wrap\">\r\n    <a href=\"javascript:void(0)\" class=\"pld-like-trigger pld-like-dislike-trigger  \" title=\"Super article!\" data-post-id=\"104\" data-trigger-type=\"like\" data-restriction=\"cookie\" data-already-liked=\"0\">\r\n                        <i class=\"fas fa-thumbs-up\"><\/i>\r\n                <\/a>\r\n    <span class=\"pld-like-count-wrap pld-count-wrap\">0    <\/span>\r\n<\/div><div class=\"pld-dislike-wrap  pld-common-wrap\">\r\n    <a href=\"javascript:void(0)\" class=\"pld-dislike-trigger pld-like-dislike-trigger  \" title=\"Pas terrible...\" data-post-id=\"104\" data-trigger-type=\"dislike\" data-restriction=\"cookie\" data-already-liked=\"0\">\r\n                        <i class=\"fas fa-thumbs-down\"><\/i>\r\n                <\/a>\r\n    <span class=\"pld-dislike-count-wrap pld-count-wrap\">0<\/span>\r\n<\/div><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Mythe oubli\u00e9 au pays du soleil levant Le 6 septembre 1998 mourut d&rsquo;une crise cardiaque l&rsquo;un des plus c\u00e9l\u00e8bre, pour ne pas dire le plus c\u00e9l\u00e8bre r\u00e9alisateur nippon : Akira Kurosawa. 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